OVERCAST SOUND
compositions introspectives et références obliques…
Dans notre quête incessante sur le réseau pour trouver de nouveau morceaux, nous sommes tombés, presque par hasard, sur un titre envoûtant, minimal et dubby, d’où émergeait quelques bribes de dialogues du film La Belle et la Bête de Cocteau ! Intitulé « The Beast », ce titre mis en ligne en 2008 sur le site du label Silent Season est l’une des toutes premières réalisations de OVERCAST SOUND. Depuis, nous avons pisté systématiquement toutes les productions de ce duo formé par Jamie Drouin et Michael Pettit, avant d’avoir eut la chance de les voir jouer en ouverture du festival Mutek 2010, lors d’un live-set singulier dont certaines fréquences étaient « amplifiées » par casque pour le public…
Designers tous les deux, artiste sonore pour Jamie Drouin (installations, nouveaux médias), DJ depuis une dizaine d’années, collectionneur et animateur web-radio pour Michael Pettit, OVERCAST SOUND est le projet commun avec lequel ils prolongent au travers de la musique électronique leurs travaux sur le son. Adeptes d’un certain minimalisme groovy, chargé de consonances dub et ambient, souvent nimbé de fines particules, de samples et de field-recordings qui tissent une texture granulaire…
Une tonalité dont les racines plongent dans cette fameuse scène allemande qui domine toujours ce courant. Dès lors, on comprend pourquoi, Jamie Drouin et Michael Pettit ont temporairement quitté leur refuge insulaire, au fin fond de la côte ouest du Canada, pour venir à Berlin afin de s’imprégner de l’ambiance. De cette résidence, il résulte un album, Beneath The Grain, qui vient juste de paraître sur le label parisien Entropy Records.
Plus sombre que leurs précédentes productions digitales et live-sets, dont on a un aperçu exhaustif sur leur site, cet opus fait écho à l’ambiance urbaine et crépusculaire qu’ils ont ressenti dans cette ville mythique (cf. « Templehof »). Étrange (« The place we left off », « Black gates & barbed wire »), hypnotique (« Lackadaisical », « Run ») et dubbisant (« A game with death »), le tracklisting nous entraîne dans un labyrinthe d’émotions à l’image de « Devil’s moutain » sur lequel la basse éclate quelques minutes après l’intro, arrondissant les angles de cette composition cinématographique rythmée par un métronome diabolique. Supplément d’information avec cette conversation numérique, à lire en écoutant le mix spécialement conçu par OVERCAST SOUND pour MCD.
Pouvez-vous nous dire ce qu’il en est au niveau de la scène électronique canadienne, et en particulier de la mouvance minimal-dub…?
Jamie Drouin: Nous vivons tous les deux à côté de Victoria, sur la côte ouest du Canada, plutôt en marge de la scène culturelle; y compris sur le plan de la musique électronique. Il y a quelques artistes ici, mais pas beaucoup et le public est plus attiré par la musique mainstream de club plutôt que par notre style de musique. Des labels comme Silent Season essayent de changer les choses en soutenant des artistes locaux ainsi que la sphère dub techno/ambient. Il y a aussi des festivals internationaux comme MUTEK, à Montréal, qui a fait beaucoup d’efforts pour initier le public aux différents genres et sous-courants de la musique électronique, dance et autres. Cela dit, ici, nous travaillons un peu en vase clos et la majorité de nos collaborations et connections viennent d’Europe ou d’ailleurs.
Michael Pettit: Là où nous sommes, ce n’est effectivement pas brillant en termes de musiques électroniques. D’une part, c’est une petite ville, mais il y a malgré tout un petit groupe de gens qui sont actifs. Étrangement, il y a aussi une scène reggae ici… D’autre part, lorsque l’on parle de minimal-dub, de techno dub, d’ambient, le public se restreint. Actuellement, ce sont le dubstep, l’electro house et ce genre de choses qui sont les plus populaires en club… À Vancouver c’est mieux, dans la mesure où c’est une grande ville. Il y a des gens qui s’impliquent beaucoup et la scène électronique est plus forte et vivante. Au niveau du Canada, Montréal et Toronto dominent, à cause de leur taille et de leur situation géographique (proche de New York). Bon nombre de labels et d’artistes y résident, ou viennent à l’origine de ces deux villes.
JD: Cela dit, vivre où nous vivons est une question de choix de vie. Et cela nous inspire également. OVERCAST SOUND s’est développé par rapport à cette expérience particulière, du fait de vivre à l’endroit où nous sommes et de regarder le reste du monde de cette position.
MP: Absolument. Victoria et l’île sur laquelle nous sommes sont vraiment très beau. L’isolement (ressenti comme tel ou pas) peut conduire à développer un style ou un son unique échappant aux pressions et conformisme qui marquent la musique actuelle. Je pense que cet isolement a contribué à forger OVERCAST SOUND… Et le fait que personne d’autre dans notre ville ne fasse ce type de musique nous a aidé à trouver notre voie…
« Deep, minimal, abstract, dub, techno »… Est-ce que vous pouvez justement nous en dire plus sur votre orientation musicale…?
MP: Nous utilisons ces termes comme points de départ pour communiquer sur ce que nous faisons, dans la mesure où les gens aiment bien catégoriser la musique.
JD: Oui, c’est vraiment difficile de ranger notre son dans telle ou telle catégorie et je pense que c’est dû au fait que nous avons une palette assez spécifique, compliquée. Michael et moi avons des goûts musicaux extrêmement différents, qui se recoupent sur certains points, mais c’est l’addition de ces différences qui créé quelque chose d’unique pour OVERCAST SOUND. En surface, il y a des éléments « early » dub techno mais une écoute en profondeur révèle des choses plus riches et personnelles
MP: L’un comme l’autre, nous ne voulons pas être enfermé dans un style particulier. Donc « deep », « minimal », etc., cela nous donne juste un cadre dans lequel nous construisons quelque chose de plus ouvert sur l’extérieur.
JD: Malheureusement, les genres sont très connotés et restrictifs. Cela veut dire qu’à partir du moment où l’on décrit, où l’on qualifie notre musique, les gens se font et formulent déjà un jugement avant même de l’avoir entendu. Ce que je trouve intéressant, par contre, c’est lorsque des gens qui nous connaissent mais qui ne sont pas dans la musique électronique écoutent ce que nous faisons et donne leur avis. Il y a une fraîcheur dans leurs réponses, dans leur manière de ressentir les choses, que les personnes qui sont ancrées dans un courant particulier ont perdu.
MP: « Riche » et « cinématographique » sont aussi des termes que les gens utilisent souvent pour décrire notre son et je pense que c’est plutôt juste par rapport aux références et à la densité sonore de nos compositions.
Cela dit, d’une manière générale, comment définissez-vous le dub et, singulièrement, que représente pour vous les connections, l’émulation entre le dub, la techno minimale et l’ambient…?
JD: Il y a un enrichissement mutuel entre tous ces genres, et la manière dont ils s’entremêlent dépend de l’artiste. Je définirai le dub, par rapport à notre musique, comme étant une « saturation » : notre son est submergé de réverbes et delays qui modulent la manière dont il se dispatche dans l’espace. Selon certaines conventions en la matière, cela renvoie aux premières formes du dub, mais ce que nous faisons est complètement différent. OVERCAST SOUND est plus proche de l’ambient, justement dans la mesure où nous prêtons une attention toute particulière au background, à l’ambiance. Et aussi parce que le terme « ambient » défini des choses qui ne sont pas concentrées sur les rythmiques. C’est exactement ce que nous faisons.
MP: Pour ma part, je pense au dub plus dans sa forme traditionnelle : une musique qui vient des années 60s, en Jamaïque, et qui s’est développée depuis. C’est une esthétique sonore, c’est comme cela que je définie le dub. Le son du dub m’inspire, les réverbes et les échos caverneux, le feedback et la basse terrifiante. De là à appliquer ce terme à ce que nous faisons, c’est osé… Concernant le lien avec l’ambient et la techno, parfois j’hésite à appeler cela du dub techno simplement parce qu’il y de la réverbe sur un élément rythmique. En ce moment, j’aurai plutôt tendance à appeler ce genre de chose de la deep techno (…).
JD: Je suis d’accord avec ça, mais encore une fois, je crois que ces termes nous renvoient à un problème de communication. Je ne suis pas très à l’aise lorsque l’on applique le mot « techno » à ce que nous faisons car cela implique quelque chose de plus dur et de radicalement étranger de ce que je perçois des productions d’OVERCAST SOUND. Peut-être que le « dub » fait partie de notre son mais il vaut mieux le voir en effet comme le reflet du profond amour pour le dub de Michael… Donc, c’est une influence majeure mais qui joue un rôle inconsciemment.
Berlin est la Mecque du minimal-dub… Vous êtes allé en résidence environ trois mois dans cette ville. Votre album Beneath The Grain — qui est aussi sous influence dark-ambient — reflète ce séjour, cette expérience…
JD: Nous avons choisi Berlin pour la raison évidente — comme tu le soulignes — que c’est le berceau d’un type particulier de dub techno, mais aussi parce que c’est un melting-pot créatif, un endroit où la créativité bouillonne dans tous les sens. Michael et moi avons décidé de rompre l’isolement dans lequel nous sommes à Victoria durant quelques mois pour aller à Berlin en se concentrant sur OVERCAST SOUND, pour voir où cela nous mènera. Nous avions des horaires très réglementés, dans la mesure où nous travaillons en studio. Donc, les trois mois se sont envolés très vite et nous avons juste eu le temps de trainer dans les clubs. Nous avons fait l’expérience valorisante d’entendre notre son dans le contexte des clubs berlinois et cela a influencé nos méthodes de travail.
MP: Avec le recul, je suis surpris que notre album n’est pas pris une tournure plus dansante, vu le nombre de nuits que nous avons passés dans les clubs. Mais je suppose que l’impact de la ville en elle-même était plus fort. Berlin est une ville brute et sombre (à cette période), cela s’est fait sentir dans la composition des morceaux sur lesquels nous avons travaillé
JD: Oui, et en tout état de cause, Beneath The Grain est très caractéristique de notre travail, avec l’incorporation de thèmes, de sons que nous avons trouvé dans notre environnement immédiat. J’aime bien la manière dont cet album s’ouvre sur ce paysage pluvieux, dans la mesure où durant le premier mois il faisait un temps orageux, dramatique. Sur ce premier track, il y a aussi une touche qui évoque notre séparation d’avec les personnes que l’on aime et qui sont restées à Victoria.
De fait, vous incorporez aussi beaucoup de field-recordings dans vos compositions…
JD: Le field-recordings a toujours été un élément important dans mon travail sonore et mes installations, depuis des années. Il n’est donc pas surprenant de retrouver cette technique dans OVERCAST SOUND. C’est comme une photo instantanée d’un endroit qui renseigne mieux que toute autre information sonore possible sur ce lieu, indépendamment des sons qui sont créés électroniquement. Personnellement, j’aime l’interaction qui se crée, dans nos productions, entre ces différentes sources — par exemple, la manière dont une texture synthétique se mélange avec l’enregistrement d’un endroit public — et les nouvelles significations qui découlent de cette interaction.
MP: J’adore travailler avec des field-recordings qui deviennent un instrument supplémentaire et non-identifiable, comme un patch.
JD: De longs enregistrements, pas de simples boucles, peuvent aussi influencer l’agencement des structures d’une manière qui n’arriverait pas en utilisant d’autres méthodes.
Vous utilisez aussi des samples empruntés au cinéma; dont certains à des films français…
MP: Oui, en plus de field-recordings, nous avons tendance à utiliser des samples et des found sounds qui proviennent d’une grande variété de sources : films, radio, chansons, discours, bruits de la nature, etc. Dans la mesure où OVERCAST SOUND ne comporte pas de chanteur, nous « co-optons » d’autres voix pour rajouter un élément humain dans nos compositions. Cela apporte une touche émotionnelle qu’il n’est pas toujours facile d’obtenir seulement avec des synthés et des boîtes-à-rythmes.
JD: Je fais délibérément références aux films et aux événements historiques qui me fascinent ou qui m’ont fortement influencé. Comme les field-recordings, ces fragments sonores ont la faculté de prendre une signification particulière au contact de notre travail, semblant à la fois familiers tout en faisant surgir des idées nouvelles, imprévisibles. Travaillant principalement sur des structures instrumentales, c’est intéressant d’entendre soudainement une voix se superposer dans ces frameworks et de voir comment notre cerveau peut l’interpréter de différentes manières.
Comparé à votre travail studio, comment organisez vous vos live-sets…? Est-ce que vous utilisez des visuels ou des vidéos, par exemple…?
MP: Le studio et le live sont deux choses complètement différentes. En studio, nous avons tendance à modeler les choses avec complexité et précision alors qu’en live c’est plus souple et improvisé. Nous avons lentement fait évoluer notre live, durant ces dernières années. Au commencement de OVERCAST SOUND, tout était complètement improvisé : pas de patterns présélectionnées, seulement quelques loops et une boite-à-rythme. Désormais, nous utilisons aussi quelques éléments de nos compositions studio (loops, clips) comme colonne vertébrale de notre live show, tout en conservant beaucoup d’aspects improvisés. Nous ne voulons pas entendre la version « album » de nos morceaux en live, seuls quelques éléments et fragments apparaissent dans nos performances.
JD: Oui, il y aurait une insatisfaction à faire des live-sets très préparés dans l’objectif de notre recréer à l’identique notre travail studio. Certes, les choses doivent être calées techniquement, mais cela doit rester vivant sinon ça sonne faux. Je pense que nous sommes, tous les deux, plus à l’aise dans le mouvement, la sensation de découverte, en travaillant de manière improvisée. En fait, à plusieurs reprises, nous nous sommes produits avec des concepts que nous ne ferons jamais en studio et qui n’ont d’existence que par des enregistrements live. J’aime ces instants fugitifs où seul un public particulier partage une telle expérience avec nous.
MP: J’aime vraiment bien la dynamique et le danger que représente une performance… l’interaction entre nous. Nous ne discutons pas vraiment avant de monter sur scène de ce que nous allons faire, en dehors du fait de savoir si on va commencer soft ou plutôt se lancer directement avec des rythmiques. Je n’ai toujours pas trouvé le controller idéal pour le live, mais il y a quelque chose auquel nous sommes attentifs, tous les deux, c’est le fait d’apporter du mouvement et de la vie dans un show typiquement laptop. Jamie et moi travaillons tous deux sur des visuels, cela a donc une place importante dans OVERCAST SOUND. Nous aimons utiliser des visuels dans nos lives mais, souvent, les contraintes des salles et des tournées rendent cela difficile.
JD: Nous avons conçu des éléments visuels et cela renforce l’aspect scénique de notre musique. Mais je pense aussi que nous devons être attentif aux visuels qui sont projetés durant nos performances, si nous n’avons rien préparé, et voir si ça fonctionne ou si c’est incompatible. Je veux dire, OVERCAST SOUND ne correspond pas aux visuels frénétiques que l’on peut voir habituellement dans les clubs.
Pour conclure, question classique : quels sont vos projets à venir…?
MP: En termes de productions, nous sortons actuellement aussi un remix de notre EP Holding Pattern, avec trois artistes-invités que nous apprécions beaucoup : Fingers In Noise (France), Area (USA) et The Automatic Message (Canada). Nous avons beaucoup de projets pour cet été, dont deux nouveaux EPs. Nous retournerons en Europe, à la fin de l’été, pour une série de concerts — et notamment dans le Sud de la France, en septembre, pour un nouveau festival dub techno. Nous sommes aussi en train de travailler sur des remixes, dont on ne peut pas vraiment parler pour l’instant. Et nous sommes en train de monter une vidéo d’un de nos morceaux extraits de Beneath The Grain.
propos recueillis par Laurent Diouf
Overcast Sound, Beneath The Grain (Entropy Records) 
Site: www.overcastsound.com
Download: www.overcastsound.com/discography.html
Infos: www.entropy-records.com
Mix: live set exclusif pour MCD
Playlist:
Resoe, The Black Void of Space (Echocord)
Margaret Dygas, How Do You Do? (Ostgut Ton)
Zzzzra, Lassitudes (Sublime Porte)
Demdike Stare, Tryptch (Modern Love)
Area, Tenderness EP [Kimochi]
V/A – Full Circle (Silent Season)
Francesco Tristano & Moritz von Oswald, Auricle Bio On (InFiné)
Vinalog, Relative 4 (Relative)
Balam Acab, See Birds (Tri Angle)
Alteria Percepsyne, Cloaks of Perception (Other Heights)





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