LILLE 3000 – FANTASTIC

Avec Fantastic 2012, Lille 3000 ouvre les lieux de diffusion artistiques habituels, mais aussi l’espace public, de la métropole lilloise à la création tous azimuts. Une politique conceptuelle ambitieuse dans laquelle les logiques interactives et dynamiques de l’art numérique trouve toute leur pertinence.

Jamais l’expression « passer de l’autre côté du miroir » n’avait suscité une telle incarnation. En passant derrière la vitre imaginée par Adrien Mondot et Claire Bardainne, soumis aux rigueurs optiques d’une découpe de texture tridimensionnelle rivée à l’œil détecteur de la caméra, le corps semble entrer dans une singulière chorégraphie. En se contorsionnant, en se déplaçant lentement sur les côtés, on assiste à la déformation lente de son reflet, démantibulé comme une anguille – ou mieux, une sirène –, frayant dans l’eau dans des ondulations curvilignes avec une grâce visqueuse. A l’image des performances scéniques réalisées précédemment par Adrien Mondot, cette pièce baptisée Anamorphose Temporelle relie sa dimension incontestablement technologique à sa nature fondamentalement organique et humaine. Une équation profonde qui s’invite à travers toutes les installations réalisées conjointement avec Claire Bardainne (sous le nom de code Adrien M / Claire B), et présentées sous l’appellation Les paysages Abstraits à la Maison Folie Hospice d’Havré de Tourcoing.

En avançant un peu plus loin au gré des salles de l’ancien cloitre du bâtiment, on découvre ainsi les étranges Organismes Typographiques, des chaînes de lettres virtuelles que l’on peut mettre en bouteille ou faire onduler en soufflant à l’intérieur du dispositif en forme de box. Dans Nuées Mouvantes, l’interaction du public déclenche sur le mur de verre transparent un tourbillon de matières lumineuses rappelant un essaim d’abeilles qui vous suivrait de leur vol bourdonnant. Dans Collisions Discrètes, l’action de la main directement placé sur l’écran empêche les lettres chutant depuis le haut du plasma de poursuivre leur descente effrénée.

A travers toutes ces pièces, perce la nature profondément transdisciplinaire de l’artiste. Si la composante numérique crée l’illusion, l’esthétique des mouvements des matières, très circassiennes – Adrien Mondot est jongleur à l’origine -, les figurations chorégraphiques où le déplacement des spectateurs a toute son importance, les jeux de scénographies ou de lumières visualisant l’espace – les couloirs eux-mêmes sont bardés de projections de lignes réactives à même le sol -, témoignent d’une ouverture sur les sens, le public et la création au sens large. Rien d’étonnant dès lors, de retrouver une telle exposition dans le cadre foncièrement ambitieux et transversal d’une manifestation aussi fantasque que Lille3000.

Fantasque et fantastic

Fantasque et « Fantastic », pour paraphraser la thématique choisie pour définir une édition 2012 de Lille 3000 faisant une nouvelle fois rimer évènements culturels et démesure populaire. Art contemporain, photos, peinture, musiques, théâtre, danse, BD, cuisine, pendant trois mois le public lillois va être sollicité sous toutes les coutures des arts, avec pas moins de 800 évènements au compteur et une myriade de lieux sollicités.

Dans ce baroud d’honneur culturel, les arts numériques n’ont pas été oublié.

Photo Maxime Dufour photographies

Au Tri Postal, à proximité des costumes à poils longs ou à boutons de manchette qu’il crée pour ses défilés colorés, le créateur Nick Cave – invité d’honneur de la grande parade pour laquelle il a créé Surrationnal, l’étrange peluche géante gonflable jaune canari ouvrant les hostilités – se souvient qu’il a d’abord été un danseur dans la série de vidéos qui clôt les salles de Triple Ondulation. Dans l’une d’entre elle, le corps d’un danseur entre en collision, sur l’écran et dans les sons audibles au casque, avec une étrange mélodie de batucada version click’n’cuts. A l’étage supérieur, les pièces architecturales du designer norvégien Børre Sæthre relie dans une étrange atmosphère références cinématographiques très SF et lignes rétro-futuristes très seventies. Untitled (the Talken Doctrine) se présente sous la forme d’une enfilade de pièces confrontant le spectateur à un espace amplifié et codifié dans lequel on déambule comme dans un décor immersif. Devant l’ouverture d’une fenêtre on assiste aux jeux d’apparition/disparition de lignes lumineuses délimitant un long couloir – allégorie du corridor funèbre et glacial d’un vaisseau spatial – soumis aux glissements sournois de cloisons noires. Du regard, le public peut ainsi progressivement contempler sa propre image se rapprochant au fur et à mesure que le couloir se restreint. Tout au bout du parcours, on pénètre dans une pièce aux murs insonorisés dans laquelle des projections sonores très acousmatiques sont diffusées. Des moniteurs alignés sur une table dévoilent un flux d’images au graphisme digitalisé et renforcent la sur-dimension technologique du lieu. Pourtant, derrière une paroi de plexiglas orangé, une licorne vous observe, comme si la nature, réelle ou fantasmée, n’était jamais très loin dans ce déferlement de technologie chiadée.

Dans les sous-sols du Palais des Beaux Arts, le concept de Babel et de sa tour infernale semble creuser les esprits. Si les yeux clignent immanquablement sur les photomontages les plus compulsifs du concept d’hyperphoto (des plans démultipliés à l’infini et surlignés de rajouts et autres détails) de Jean-François Rauzier, une certaine école japonaise apporte ici une touche millénariste impressionnante. Les séries de photos cataclysmiques de Zhenjun Du, scènes-compilation obsédante dans la multiplicité de collages présentant diverses thématiques de violences, de guerres et émeutes, de catastrophes naturelles et autres drames aériens, font mouche à chaque fois en plaçant au cœur de ces environnements urbains dévastés une tour de Babel forteresse, sombre et surchargée comme les pires décors de HR Giger. L’informatique n’est pas en reste et délimite une nouvelle cartographie du monde soumise aux affres des déchets non-recyclables. La mappemonde en forme de triptyque de Vik Muniz y représente les continents dans des amas de plastiques hardware. Conçus comme des panneaux-écrans où photos et incrustations vidéos se superposent, les Infinite Landscape et autres Before The Rain de Yang Yong Liang extrapolent sur la situation dantesque de métropoles aux proportions monstrueuses. De quoi titiller les consciences à coup sûr.

Espace public augmenté

C’est cependant directement dans l’espace public que les créations de Lille 3000 rencontrent leur écho le plus résonnant, dans la logique d’interaction in situ avec le public, de manifestation comportementale curieuse, dans laquelle plusieurs œuvres et propositions numériques affichent clairement leur modus operandi.

Photo Maxime Dufour photographies

A l’occasion de la grande parade, le public a pu visionner l’effet saisissant de la Dentelle Stellaire conçu sur le faîte de la rue Faidherbe par l’artiste visuel et dessinateur de bande dessinées François Schuiten, une longue corolle lumineuse rappelant la Canopy de Toronto du collectif UVA. Sur la Grand Place, l’écrin scénique multimédia accueillant le défilé de mode de Jean-Charles de Castelbajac et les performances Djs/Vjs du collectif Art Point M a pris des allures de bête gigantesque, ployant sous les forces rotatives du public nombreux se pressant tout autour. Pendant ce temps, la façade de l’Eglise de la Treille subissait les assauts de mapping 2D et 3D du collectif Cosmo AV, modulant sa technique dans des approches narratives et picturales très grand public.

D’autres pièces s’inscrivent davantage dans la durée. Sur le bâtiment de l’ancienne bourse, les jeux de fenêtres augmentées et de façades médiatiques délicieusement vintage du A La recherche Du Désirde Meggie Schneider apporte une trame subtilement intemporelle à l’édifice. Approche équivalente mais à une échelle temps plus réduite pour la nouvelle mouture du projet de panneaux urbains montrant une image filmée 24 heures auparavant de Thierry

Daan Roosegaarde- Lotus Dome

Fournier (A+). A l’église Sainte-Marie-Madeleine, Dan Roosegaarde a transformé son panneau mural de feuilles d’aluminium réactives à la chaleur des corps en un dispositif prenant la forme d’un petit dôme camouflant sa luminosité discrète (Lotus Dome). Un sens de la mesure que développe également l’étrange mur d’enceintes du collectif Soundwalk dans son installation The Last Beat, une diffusion sonore de bruits de vibrations captées à travers les murs du Berghain, le temple de la techno berlinoise. A la gare Lille Flandres, si les usagers ont toujours le regard perdu en l’air, c’est désormais moins pour regarder les horaires que pour contempler l’étrange soucoupe volante, le UFO développé par le studio de l’artiste Ross Lovegrove, braquant sur le voyageur placé sous son axe un rayon bleu très Rencontre du Troisième Type.

Fujiko Nakaya - Photo Maxime Dufour photographies

Vers la Gare Lille Europe, le duo Electronic Shadow s’amuse à recomposer chaque soir sur le pignon du Novotel, en cent tableaux colorés variables, un cycle de lever et de coucher de soleil réduit à une quinzaine de minutes de rotation. Mais la palme de l’immersion revient sans conteste à la magnifique installation gazeuse de la Japonaise Fujiko Nakaya, Nuage de Mer, Installation de brume# 07015, qui nimbe les abords de la gare ultramoderne de long jets de fog artificiel évoquant autant les performances physiques de Kurt Hentschläger que l’espièglerie esthétique de sa compatriote (et complice générationnelle –elles ont 80 ans toutes les deux) Yayoi Kusama. Une pièce susceptible d’être pérennisée sur le site. Une logique de conservation dans la durée qui s’avère comme le défi urbain de demain pour une manifestation autant ancrée dans sa ville que Lille 3000.

Laurent Catala pour Musiques & Cultures Digitales

Lille 3000, du 6 octobre 2012 au 13 janvier 2013 : www.lille3000.eu

 

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