Accès(s) : la musique de la lumière

A Pau, pendant 10 jours, la 12e édition du festival a éclairé de façon magistrale l’avant-garde russe électronique des années vingt.

« Je me souviens de la vie dans le ventre de ma mère et de l’effet que procurait la lumière sur ma voix » dit Léon Theremin (1896-1993) en introduction du film qui lui est consacré, « An Electronic Odyssey », projeté en ouverture du festival accès(s). Cette vision prémonitoire sur l’interaction son-lumière allait servir de palpitation centrale à cette programmation 2012, tenue à Pau du 10 au 20 octobre.

Derek Holzer - copyright Nicolas GodinSous la nef de la chapelle des Réparatrices, l’Américain Derek Holzer livrait en illustration l’un des concerts les plus excitants du festival. Se réappropriant les processus de son graphique expérimentés dès les années vingt en Russie, il déployait un ingénieux système par lequel le signal de capteurs photosensibles est transformé en signal sonore, puis retraité à travers table de mixage et effets. Derek Holzer utilise des petits moteurs électriques sur lesquels tournoient des disques transparents ornementés de motifs géométriques qui modifient la lumière, et donc le son. Au-delà de l’aspect visuel du show, il donne à entendre, par la variété de son jeu, une sorte de condensé historique de la musique électronique. Mais la palme de cette première soirée de concerts revenait à Andrey Smirnov. Le directeur du centre Theremin de Moscou, spécialiste de la musique russe expérimentale du début du siècle, s’inspire des techniques d’espionnage et tout particulièrement d’écoute à travers les fenêtres, élaborée par Léon Theremin en 1945 pour le KGB. Les micro-ondes radio originelles sont remplacées ici par un rayon laser qui vient enregistrer les infimes vibrations d’une membrane, d’un verre d’eau effervescente ou d’une feuille d’aluminium que le musicien manipule. La puissance de cette drone music réside dans les judicieuses juxtapositions de fréquences graves et aigües, les évolutions subtiles de texture, la force vibratoire des basses, la fragilité palpable d’un processus sonore dont la maîtrise semble en permanence au bord de la rupture. Le Néerlandais Tom Verbruggen, sous alias Toktek, clôturait cette soirée exclusivement analogique par un set plus anecdotique et d’un tout autre registre, sous influences breakcore.

Andrey Smirnov - copyright Nicolas Godin

Invité d’honneur du festival, Andrey Smirnov a apporté par son savoir d’historien la plus forte plus-value de cette 12e édition d’accès(s), placée sous la direction artistique d’Ewen Chardronnet. Au musée des Beaux-arts, dans un contraste réjouissant avec les œuvres classiques de l’institution, il accrochait Generation Z, une exposition didactique et multimédia retraçant la fascinante histoire de la musique électronique et industrielle russe. « Il existait deux grands courants d’expérimentation à cette époque : l’un qui travaillait sur le bruit et le son brut en tant que structure musicale, l’autre qui œuvrait à une synthèse du son à partir de l’image » résume Andrey Smirnov. La conférence qu’il a donnée par la suite sur le sujet, avec archives inédites à la clé, a été l’un des moments forts du festival.

Avec la mort de Lénine en 1924, puis l’instauration par Staline du réalisme socialiste dans tous les champs de l’art, cette avant-garde russe prolifique sera étouffée dans l’œuf.

Cette mise en perspective abyssale de l’histoire et de l’art, de la politique et de la création, est la marque de fabrique d’accès(s). Elle s’est imprimée lors de conférences, projections, rencontres, expositions et concerts disséminés à travers toute la ville. On retiendra tout particulièrement l’intervention de Fo0 du collectif Télécomix, dialoguant avec une salle très au fait du cyberactivisme, ou encore la journée d’études à l’université sur le thème des fablabs.

Le tag « artisans électroniques » chapotait cette année le festival. Au conservatoire de musique, la lutherie électronique DIY, majoritairement locale et inspirée, tant du point de vue de la conception d’instruments que du rendu musical, faisait parler la poudre analogique, à coup de microcontacts, oscillateurs, cellules photoélectriques et autres boîtiers maison. Les grappes d’enfants s’agglutinaient autour des instruments et prenaient les commandes d’une électro-noise instinctive et joyeuse.

impro Black Saturn avec Collectif Sin~ - Crédit photo accès(s)

Ces journées permettaient de « repixéliser » l’assignation première du festival, définie à l’aube 2000 : disséquer, au scalpel de la découverte la plus large, les formes de création pollinisées par l’émergence de la technologie et tout particulièrement des cultures électroniques. Et par delà, révéler l’impact des technologies digitales sur nos sociétés, au prisme des champs de la création.

Après 10 jours de programmation, le festival se lâchait définitivement lors d’un dernier live analogique. Fujako délivrait un hip-hop spatial propulsé au carburant psychédélique, tandis que le collectif Sin~ brûlait la salle au son d’une électro-transe mutante. Une édition intense et hautement stimulante.

Vincent Faugère

 

 

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