LA SOCIETE DES ARTS TECHONOLOGIQUES A MONTREAL
« Un terrain de jeu mutant, une culture qui se définit en se faisant » entretien avec Monique Savoie, visionnaire numérique.
Monique Savoie, Présidente – Fondatrice & Directrice artistique, explore depuis longtemps le potentiel des arts numériques. Il y a vingt ans, personne ne savait de quoi elle parlait. Cette vidéaste autodidacte a fondé en 1996 la Société des Arts Technologiques de Montréal. Rencontre avec une femme visionnaire qui ne cesse d’imaginer le monde de demain.
Comment a commencé l’histoire de la Société des Arts Technologiques ?
La SAT c’est un accident si on peut dire. L’aventure a débuté à partir du Symposium International sur les arts électroniques (ISEA) en 1996. L’idée première était de donner une adresse à la culture numérique. C’était une nécessité d’avoir un lieu pour cristalliser les forces créatives à Montréal. C’est important pour nous d’être dans ce quartier [NDLR : l'ancien red light discrict de Montréal] en plein centre ville. C’est un ancien marché qui s’appelait les Halles Saint Laurent. Aujourd’hui pour moi c’est le marché des idées, ce que j’appelle le new media market place. On se défini comme un centre transdisciplinaire où des programmeurs, des chercheurs, des professionnels du jeu vidéo, du design, la de la photo, tous domaines artistiques confondus, travaillent ensemble. La SAT est devenu une forme de creuser de talents, de pépinière, de terrain de jeu. L’an passé on avait 264 salariés à la SAT, souvent c’est le premier emploi pour les jeunes qui travaillent ici. Pour beaucoup, c’est à la SAT que les carrières commencent.
Quelles sont les missions de la Société des Arts Technologiques ?
C’est avant tout c’est une maison, un lieu de vie. On peut venir travailler ici 24h sur 24h. Dans un même lieu on peut créer, produire, faire de la recherche, apprendre, archiver. C’est un lieu qui fait la boucle, un navire laboratoire qui sert d’exemple à d’autres et on en est très fiers. L’équipe de préfiguration de La Gaîté Lyrique était venue voir comment ça fonctionnait à la SAT il y a quelques années.
Nous travaillons dans la transversalité, notre mot d’ordre c’est « contamination positive ». Notre mission est double : être à la fois un centre de recherche et centre d’artistes. En mettant ensemble des gens qui proviennent du milieu des mathématiques, de l’ingénierie, des artistes, des penseurs comme dans notre programme de conférences, tout cela en fait un lieu qui encourage de la créativité. Les racines de la SAT ce serait peut être le Bahaus. Ce désir de rassembler l’art, la science, la technologie au service des enjeux de société, c’est ça selon moi la clé de l’innovation.
Dans cette même démarche la SAT a créé un programme d’échange croisé qui s’appelle SAT Contamine. On travaille avec l’Espace Mendès à Poitiers, on vient de signer une entente avec le musée d’art de Tapei et avec la Gaité Lyrique à Paris. L’idée est de facilité le partage des résultats de nos recherches et de nos outils pour créer des passages entre tous ces centres d’arts technologiques à travers le monde.
La SAT est très orientée vers le logiciel libre et les pratiques collaboratives. C’est une position qu’il vous a fallu défendre ?
Pour nous, le propre de la numérique c’est les réseaux. Quand on parle de logiciel libre, c’est un terrain de jeu de collaboration. Les artistes définissent aujourd’hui leurs propres outils. C’est ce qui se passe dans notre Metalab. Les projets artistiques stimulent la recherche, les artistes ont besoin de nouveaux outils. Et les résultats servent à plus qu’un seul projet ou un artiste. Par exemple le logiciel Scenic que nous avons développé à la SAT permet de connecter les salles de concert entre elles. Nous l’avons développé sous une licence libre. C’est important pour nous que le logiciel soit ouvert et demeure vivant pour des artistes qui voudraient s’en emparer. Le libre pour nous, ça n’a même pas été une question.
En 2011, la SAT s’est doté de la Satosphére, un dôme impressionnant de 18 mètres de diamètre et de 15 mètres de haut. De quelle manière utilisez-vous ce nouvel outil ?
Il faut voir la Satosphère comme un instrument de musique. Il y a 157 haut-parleurs à l’intérieur. Cela permet à des artistes issus de la vidéo, de la photographie, du théâtre de s’en saisir comme un nouvel outil de création. Pour cela nous avons fondé le Labo Dôme où 60 artistes ont suivi une formation l’année dernière pour la création d’environnements immersifs. En ce moment on travaille avec le compositeur Jean Jacques Lemêtre et la marionnettiste Marcelle Hudon pour créer dans la Satosphère le plus grand castelet au monde et revenir à quelque chose de très primaires concernant la voix et la marionnette. C’est une création très intéressante à projeter dans ces nouveaux équipements. Cette collaboration s’appelle le Babel Orchestra et sera présentée en Novembre à la SAT.
Mais les contenus que nous produisons ont vocation à voyager ! La satosphère possède trois configurations : 180 degrés, comme un planétarium classique, 210 degrés, qui permet aux artistes de jouer avec la ligne d’horizon et une configuration de 230 degrés qui ajoute le sol dans la surface de projection. À partir de la Satosphère on imagine réaliser des productions pour les planétariums qui se montrent de plus en plus ouverts à ces nouvelles créations immersives. On se rend compte que toutes les recherches réalisées au départ pour des applications artistiques trouvent des utilisations dans d’autres domaines. Par exemple on peut aussi importer des plans d’architectes et d’ingénieurs dans la Satosphère qui peut ainsi servir d’outil de visualisation incroyable.
Démo Satosphère – Nuit blanche 2012 from Society for Arts and Technology on Vimeo.
SIX MIL ANTENNAS / Extended trailer from johnny Ranger on Vimeo.
On travaille aussi sur la télé-présence. Actuellement on fait des recherches à partir de trois caméras Kinect afin d’avoir une lecture de points en 360 et pouvoir « transporter » des gens en temps réel dans un autre espace. On a un projet secret avec l’orchestre Philharmonique de la Francophonie qui était cet été en résidence à la SAT : « Téléporter » le chef d’orchestre qui pourrait réaliser des classes de maître ou diriger un ensemble de musiciens à l’autre bout de la planète.
Que représente pour vous ce défi de l’immersion ?
Il y a un grand écologiste québécois Pierre Dansereau décédé récemment qui concluait sa carrière en disant qu’il avait voulu amener l’humain à prendre conscience qu’il était au centre de tous les écosystèmes. L’humain s’est souvent vu extérieur à son environnement et Dansereau disait que l’homme devait se remettre au centre de l’expérience. Les nouveaux contenus immersifs interrogent la façon dont on se perçoit dans notre environnement. Quand on est dans l’immersion l’expérience est physique, on n’est plus un spectateur mais un visiteur. On en fait partie et on ajoute à l’expérience les émotions que l’on peut éprouver. À la SAT nous avons un vrai parti pris sur l’immersion. Et à Montréal nous avons un leg extraordinaire de l’exposition universelle de 1967 à Montréal avec la Biosphère. Pour moi c’est une métaphore d’Internet, des nœuds avec les réseaux sous forme géodésique.
La SAT continue dans cette même démarche d’expérience des sens. Le premier étage de la SAT s’appelle le sensorium, il y a la Satosphère qui propose une expérience sensorielle et à côté il y a le Food Lab, le laboratoire culinaire qui est en continuité. Aujourd’hui on questionne les sens. Au début on nous percevait comme des « technos », des gens à peine dotés de sentiments mais je pense qu’au contraire, tous ces outils que nous développons nous ont rapproché de valeurs plus globales et internationales comme l’écologie, la perception de la ville et la question de la qualité de vie…
Il y a une réflexion sur la ville très présente en ce moment à Montréal. La SAT participe de ce mouvement. En septembre on installe une serre sur le toit ! C’est un groupe montréalais qui s’appelle Lufa qui utilise les toits des grandes surfaces pour pratiquer l’agriculture urbaine. Aujourd’hui il y a une serre qui nourrit 2000 familles avec des paniers toutes les semaines à Montréal. À partir de cet automne la serre sur le toit de va servir au laboratoire culinaire de la SAT et les deux-tiers seront donner aux organismes qui viennent en aide aux sans-abris dans le quartier.
Vous avez lancé un projet de Living Lab avec l’hôpital pour enfants St-Justine à Montréal. Qu’est ce que les créateurs numériques peuvent apporter aux professionnels de la santé?
C’est une des formes d’applications les plus directes de nos recherches. Le Living Lab est une méthodologie d’innovation issu du MIT dans les années 1990 où l’utilisateur final, l’usager, fait parti du processus d’idéation et de création. Nous voulions savoir de quelle manière nous pouvions aider les professionnels de la santé dans leur démarche d’humanisation des soins. Nous avons mené une étude dans les différents services afin de connaître leurs besoins et pratiques pour ensuite leur proposer plusieurs projets. Notre démarche vise à créer des dispositifs qui favorisent la diminution de l’anxiété chez l’enfant, la socialisation, le développement de l’autonomie et l’expression des émotions.
Parmi eux, il y a le développement d’un gymnase interactif et immersif pour permettre aux enfants d’explorer de nouveaux types de jeux qui développent leur motricité et pour qu’ils puissent pratiquer de nouveau une activité physique. L’équipe de Living Lab a également créé le logiciel ToonLoop qui permet de réaliser des animations en stop-motion de manière très intuitive. Les professionnels de l’hôpital ont pu s’en emparer pour travailler avec les enfants sur leurs perceptions des objets médicaux dont ils peuvent avoir peur. Ce sont des outils qui permettent aux enfants de s’extérioriser et mieux vivre leurs pathologies. Marionnect donne l’opportunité aux thérapeutes d’interagir avec les enfants autistes à partir d’avatars car c’est souvent le visage humain qui est source d’anxiété pour eux. Ce sont des outils dont ils se saisissent avec les thérapeutes.
Un exemple de gymnase interactif :
Nike Hyper Elite Platinum from Obscura Digital on Vimeo.
Un autre projet du Living Lab est basé sur le mapping d’une chambre. Par exemple nous pourrions projeter un paysage polaire sur tous les murs d’une chambre de grand brulé et observer si cela à un effet sur la guérison. Plusieurs chambres seront prochainement équipées à l’hôpital Saint Justine pour tester ce dispositif. On peut aussi projeter l’environnement familier de l’enfant comme la chambre de sa maison par exemple. Le Docteur Patricia Garel obtient des résultats fabuleux avec ces nouveaux dispositifs. Cette démarche ne fait que démontrer l’importance des nouvelles technologies concernant les enjeux de société. Ce Living Lab est un véritable laboratoire et on espère bien que ces réalisations pourront s’exporter dans d’autres hôpitaux.
Comment expliquez-vous le dynamisme de Montréal sur le terrain de la création numérique ?
C’est plus facile qu’en Europe ! Nous avons pas un patrimoine aussi important qu’en France par exemple où on accorde beaucoup d’importance sa sauvegarde. Et nous sommes un peu jaloux de cela. Montréal a été fondé en 1642, on est jeune d’une certaine manière. Et puis il ne faut pas nier notre proximité avec les États-Unis. On est à coté de Boston, New-York… nous sommes des utilisateurs premiers des technologies qui émergent en Amérique du Nord. Je pense également qu’au Québec on n’a pas beaucoup d’inhibition. On aime bien mettre ensemble des choses qui n’ont pas l’air d’aller ensemble et c’est une forme de liberté. Le numérique est un terrain de jeu, une culture qui se définit en se faisant, c’est un espace très mouvant, mutant et je pense qu’on n’a pas peur d’y plonger et d’en faire quelque chose d’ouvert. Pour moi la SAT n’est pas une institution mais plus un véhicule souple, malléable, qui peut changer de direction facilement. En ce moment nous avons un projet avec Eidos pour réaliser un jeu d’arcade dans la Satosphère. À travers le projet SATcontamine, nous voulons permettre la mise en réseau des centres de créativité numérique et créer un immense Medialab !
Propos recueillis par Clément Baudet
En savoir plus sur la SAT
Fondée en 1996, la Société des arts technologiques [SAT] est un organisme à but non lucratif reconnu internationalement pour son rôle actif et précurseur dans le développement de technologies immersives, de la réalité augmentée et l’utilisation créative des réseaux à très haut débit. Avec sa double mission de centre d’artistes et de centre de recherche, la SAT a été créée pour soutenir une nouvelle génération de créateurs/chercheurs à l’ère du numérique.
Installée sur le boulevard Saint-Laurent à Montréal, à la porte sud du Quartier des spectacles, la SAT est devenue un espace de rendez-vous incontournables et un lieu de tous les possibles, où la « contamination positive », reliant les secteurs artistiques, scientifiques et technologiques, fait de la SAT un partenaire d’innovation à la croisée de ces trois grands piliers économiques.
À la fois moteur et vitrine des tendances en informatique appliquées aux arts et au design, la SAT est un important révélateur de leur portée sociale et économique. En réunissant sous un même toit la recherche, la formation, la création et la diffusion. Ce modèle d’organisation a valu à la SAT d’être invitée comme premier membre nord-américain du réseau des Open Living Labs (ENoLL), une initiative européenne regroupant plus de 200 centres de recherche et d’innovation à travers le monde.















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