Annie Abrahams

ANNIE ABRAHAMS
le principe d’incertitude.

Annie Abrahams est identifiée comme une artiste précurseur liée à l’Internet et c’est sans doute sur la base de protocoles que son travail pourrait être défini. Rassembler des performers, d’âges, personnalités et milieux diversifiés, les mettre en frottement les uns avec les autres et étudier, analyser ce qui en ressort. Il s’avère cependant que ce ne sont pas les conditions d’existence de la performance même qui l’intéressent, ce seraient plutôt les espaces de liberté qui émergent et l’appropriation qu’en font les performers.

Annie Abrahams, Huis Clos (performance). Photo: © Annie Abrahams / CRAC Languedoc Roussillon.

Annie Abrahams, Huis Clos (performance). Photo: © Annie Abrahams / CRAC Languedoc Roussillon.

Annie Abrahams le dit simplement, elle n’est pas performeuse, elle étudie les conditions d’évolution et d’existence des corps en performance sur Internet. La performance fait usage de protocoles, car elle implique de façon indispensable de situer dans le temps les différentes actions et étapes de son déroulement. Il s’agit de poser un fil pour l’artiste, un contexte pour les publics et éviter les temps morts. Il s’agit aussi d’indiquer le cadre initial de l’action permettant alors d’observer les facteurs susceptibles de complexifier, infléchir ou renforcer la performance. Enfin, de signifier son aboutissement.

C’est ce que l’on constate dans les œuvres d’Annie Abrahams, par exemple avec On collaboration, Angry Women, Angry Men, Reading Club ou encore les Metalogs avec Pascale Gustin. Des modalités variables qui impliquent différemment l’image, la webcam, le témoignage frontal, la parole, le son, l’improvisation, le texte, la correspondance, le corps, la création sonore voire le jeu.

Il n’en demeure pas moins que le principe d’incertitude constitue l’une des variables élémentaires de sa démarche. À la différence d’œuvres et pratiques déterministes visant une exactitude — cette réflexion s’appliquant particulièrement au champ des arts numériques avec l’inclusion d’outils ne laissant de place à l’aléatoire que dans la mesure où son usager le programme. L’exactitude est conventionnellement attendue de tels outils; pour autant, Annie Abrahams interroge le bug, l’incertain, l’empirique voire la dégradation.

Le bug n’est pas seulement une résultante graphique ni une visée esthétique comme on serait amené à le voir dans des projets issus d’une esthétique glitch. Le bug est avant tout la résultante d’interactions humaines, de croisements entre des usages hétéroclites et non coordonnés. Advienne ce qu’il pourra, continuer même si plus rien ne fonctionne, continuer même si l’on ne devient qu’une image esseulée face au public invisible, continuer même si l’écran est noir, car le dysfonctionnement peut n’être que temporaire. Que l’outil vacille, la même relativité apparaît, puisque du collectif, souvent impliqué et investi dans la performance, se dégage une globalité. Solidarité tacite, l’individu n’appartient plus à lui-même il devient partie intégrante du dispositif, un rouage tout en jouant sur la possibilité de s’en extraire.

Annie Abrahams, Huis Clos / No Exit, Training for a Better World, CRAC Languedoc Roussillon, le 1 décembre 2011. Photo: D.R. / CRAC Languedoc Roussillon.

Annie Abrahams, Huis Clos / No Exit, Training for a Better World, CRAC Languedoc Roussillon, le 1 décembre 2011. Photo: D.R. / CRAC Languedoc Roussillon.

Face à la caméra, face à l’ordinateur, mais aussi face à un public, je n’est plus et incarne un nous, un nous étranger, paradoxalement présent et lointain. Un nous qui m’assure, par effet de groupe, de me fondre, de coexister, d’interagir, de déranger,  observer, mimer ou ignorer, mais aussi un nous dans lequel fondre son individualité. Les protocoles communicationnels et performatifs d’Annie Abrahams installent donc les conditions d’une cohabitation entre un système logique et communicationnel représenté par l’interface, le réseau, l’Internet et un régime sensoriel, intime représenté par l’image de soi et l’interaction du langage, de notre corps avec l’autre.

Cependant, même si le performer est invité à s’exprimer, il est libre de rester silencieux. Lorsque le performer est invité à filmer un espace coloré abstrait, rien ne l’empêche tant de refuser et choisir ses propres images. Lorsqu’une consigne est indiquée par le biais d’une console de texte, rien n’astreint son lecteur à la suivre. Bien évidemment, si chacun des performers et publics présents dans le dispositif est effectivement autonome et relativement libre de ses agissements, il est toujours encadré par le dispositif de monstration, lui-même coordonné par l’auteur, l’artiste.

Annie Abrahams instaure des dispositifs qu’elle tâche de maîtriser tant que ceux-ci sont susceptibles de rester sous sa maîtrise, néanmoins, comme tout jeu, la transgression intervient comme variable d’ajustement. L’on peut donc s’interroger sur la motivation de cette artiste. Plusieurs hypothèses peuvent être raisonnablement posées.

Annie Abrahams ne fait-elle que réactiver des systèmes narratifs et socialisants d’interaction issus pour les dériver dans le monde virtuel ? À l’instar d’une représentation théâtrale ou cinématographique qui mettrait en scène un drame, une histoire d’amour, un vaudeville ? Lorsque je suis face à l’autre dans le virtuel, suis-je un figurant, un maillon parmi d’autres qui n’obéit qu’à une grande mise en scène ? S’agit-il de produire de l’émotion, de la réflexion, de l’empathie ?

Autre hypothèse, Annie Abrahams sonderait-elle les limites des dispositifs communicationnels et viserait-elle la réalisation d’un monde rapproché, interconnecté, attentif, aux frontières réduites et recréant des espaces socialisants ? Ou bien, au contraire, s’agirait-il d’expérimenter, éprouver, révéler des individus inaptes à se coordonner, s’extraire de leurs propres individualités pour contribuer à un tout cohérent ?

Enfin, il pourrait être question également de poser la question de la responsabilité. Sonder et introduire du doute pour chacun, contraindre jusqu’au point de rupture pour observer la possibilité d’une réappropriation, d’un grand retournement, d’un refus du dispositif pour aller à l’encontre du maître de jeu ? Refuser le jeu, car justement, la masse est aussi une forme d’annihilement de l’individu…

Annie Abrahams, Reading Club (performance en ligne). Capture d'écran: © Annie Abrahams.

Annie Abrahams, Reading Club (performance en ligne). Capture d’écran: © Annie Abrahams.

Il est reproché à la technologie sa capacité de centralisation et son pouvoir panoptique. Annie Abrahams introduit de l’humain dans la machine, sachant que l’humain sera susceptible d’adopter un comportement non rationnel ni proprement machinique. Cette indétermination à prévoir et maîtriser ce qui opère dans le dispositif, je l’identifie comme un principe d’incertitude.

Le principe d’incertitude n’est pas une fatalité, c’est une cause logique. Il est soit le fruit de variables trop peu ajustées ou volontairement laissées lâches, ou bien le résultat d’une imprévisibilité liée à la nature humaine. Le principe d’incertitude pourrait être une image du random, processus de restitution et calcul mathématique couramment employé en programmation. Random(15), restitution d’un chiffre pioché au hasard dans une plage donnée entre 0 et 15, ou bien randrange(15,200), plage déterminée par un début ou une fin ou encore drunk(200), objet de programmation conçu à l’image d’une personne saoule marchant en zigzag de façon imprévisible dans la rue.

Néanmoins, ce principe d’incertitude devient un choix politique dans une époque où tout est programmé et prévu à plus ou moins long terme. Le principe d’incertitude est aussi cette qualité à reconnaître la fragilité, la possibilité d’une défaillance dans une situation donnée. Et c’est la beauté, l’intérêt porté au travail d’Annie Abrahams : réintroduire de la fragilité, de l’incertain dans un monde précalculé. La chair, les fluides et l’excès redeviennent des facteurs esthétiques, formels introduits au sein du virtuel. Adieu donc figures mythologiques de la dématérialisation et des corps aseptisés, enveloppes transperçables et spectrales. Le corps hurle, transpire, hésite, respire, cherche l’autre, peut-être dans un ordonnancement, mais imprévisible.

Gaspard Bébié-Valérian
publié dans MCD #78, « La conjuration des drones », juin-août 2016

 

Site: www.bram.org

 

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AUTEUR

Laurent Diouf had written 431 articles for Magazine MCD