Disques sélection été 2015

Musicalement, et dans la ligne digitale qui caractérise MCD, l’été n’est pas propice qu’aux dancefloors huileux et gras du beat ou à l’électro-rock ronflant. D’autres pistes sonores sont également possibles. En voici une petite sélection plus guidée par des considérations sensibles que par un hédonisme primaire. 

 

dance-floors

 

Quand on parle de musiques électroniques et de techno, on évoque souvent la ville de Détroit. Une destination historique et instinctive dont le label Jarring Effects prend la direction de manière détournée avec leur nouvelle carte postale sonore qui lui est consacrée – après l’Afrique du sud et la ville du Cap notamment. Avec deux beatmakers  un français et un américain -, et trois rappeurs de Detroit, le projet D. Lights (D. Lights/Jarring effect) caresse pourtant davantage dans le sens du poil des humeurs hip-hop voyageuses que des beats répétitifs aux circonvolutions froides. Une nouvelle manière de visiter la capitale du Michigan en se laissant aller à des impressions plus volatiles qu’en écoutant Jeff Mills, les artistes Motown ou The Stooges. Le premier morceau, « Heat Rock », évoque ainsi curieusement les moutures mélodiques de The Residents quand « All Day » la joue plutôt sur un flow post-jazz profond.

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D. Lights (D. Lights/Jarring effect)

En matière de profondeur, un des disques les plus intrigants de l’été est sans doute le Aoticp (Geo Records) de Gagarin aka Graham « Dids » Dowdall. Quelque part entre Gas et Echosphere, Gagarin revisite en effet une techno/dub mutante et lente où se croisent grooves abstraits, beats en apesanteur, discrets field recordings et de délicieuses ambiantes flottantes, parfois subtilement glitch. L’inaugural « Ammil » joue ainsi de sa dimension rythmique minimale et distante quand « Equoranda » se fait plus ambient et sibyllin derrière ses pépiements électroniques quasi électroacoustiques. Des morceaux comme « Epidiolex » savent cependant insérer une tension plus spectrale, insidieuse et étrangement enivrante.

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Aoticp (Geo Records)

Dans un registre encore plus transgenre, il faut se plonger également dans l’intrigant dialogue entre les micro-fréquences partagées et étonnement proches des oscillations et autres feedbacks de synthétiseurs du compositeur américain Bryan Eubanks, partenaire fréquent des musiciens Jason Khan, Tetuzi Akiyama et Toshimaru Nakamura, et celles du saxophone soprano de Stéphane Rives (fq / Potlatch). Un  dialogue le plus souvent minimaliste, louvoyant sur le fil rêche d’un long drone aigu et vibratoire de trente minutes, mais qui développe un magnétisme sonique assez fascinant, propice à quelques élans plus bruitistes passagers avec chuintements et brisures fractales.

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Bryan Eubanks – Stéphane Rives

Pour d’autres ouvertures bruissantes, cette fois entre musiques électroniques et drone/rock défricheur, un autre duo, celui réunissant Aidan Baker et Idklang (In The Red Room / Karlrecords) est à recommander chaudement. Uniquement disponible en format vinyle, « In The Red Room » alterne sur ces deux longues pistes entre krautrock vacillant et matérialisations soniques plus pointilleuses. Entre le prolifique Aidan Baker, père de nombreux projets dont le duo Nadja bien sûr, et Idklang aka Markus Steinkellner (de Jakuzi’s Attempt et Arktis/Air), le courant passe visiblement bien au fil de ces deux longs titres instrumentaux épiques, frayant dans le sillage d’un ambient/rock psychédéliquement torturé mais cependant finalement plutôt calme et confiné si on le compare aux autres projets des musiciens.

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Aidan Baker et Idklang (In The Red Room / Karlrecords)

 

Techno intime

Si vous voulez malgré tout glisser un peu de dancefloor et apparentés entre vos oreilles, voilà quelques pistes à suivre.

Pour les plus sautillants, c’est avec nostalgie, déjà, qu’on retrouve le 4-titres 6613 (Hyperdub) du défunt DJ Rashad. Le père du juke/footwork de Chicago, décédé il y a quelques mois à peine, y témoigne encore de ses changements de rythme frénétiques, toujours portés par des vocaux tranchants et un sens du groove étrangement saccadé, entre mélodies traçantes et habiles contretemps synthétiques, à l’image du titre truculent et quasi glitch « Cause I Know U Feel ».

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DJ Rashad

Après avoir offert le meilleur live techno de l’année en juin à la Gaîté Lyrique dans le cadre de la soirée d’ouverture de Weather Festival, c’est avec plaisir qu’on retrouve le duo italien Voices From The Lake – Donato Dozzy et Neel – pour un enregistrement live réalisé à Rome au musée Maxxi. Le bien-nommé Live At Maxxi (/Mego) témoigne effectivement avec classe de l’originalité rampante du duo, capable de faire évoluer ses nappes de techno organique entre ambiances post-dub atmosphériques (« Sonia Danza ») et tribalisme technoïde plus confiné (« Scintille ») en passant par des courbures soniques plus soyeuses et texturées (« Richiami é Oscillazioni »). Une matrice elliptique et raffinée qui parvient à associer mélancolie malicieuse et dynamiques rythmiques plus calfeutrées, et qui se conclue d’ailleurs sur la très mélancolique – et surprenante – reprise du « Max » de Paolo Conte.

Dans la même lignée techno/dub intériorisée, le comeback de la saison est signé par Stefan Betke alias Pole dont le mélange de dub sinueux et de lignes électroniques foisonnantes refait surface après huit ans de silence sur Wald (/Kompakt). Très downtempo, limite cotonneuse même avec ses teintes jazzy-lounge cosmiques (« Myzel »), la musique de Pole continue à susciter la curiosité par sa capacité à intégrer des motifs parasites venant prendre à contre-pied la nature faussement doucereuse de ses morceaux : tendance glitch/noise à la manière d’Atom Tm sur « Wurzel », plus dancehall industrielle sur « Aue » ou « Käfer », voire trance-rock sur « Moos » ; le savoir-faire de Betke s’affirme à nouveau ici avec une classe véritable.

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Stefan Betke alias Pole

Le vétéran Thomas Brinkmann s’offre lui avec What You Hear (Is What You Hear) (/Mego) une nouvelle curieuse plongée proto-industrielle, plus proche des affres soniques de Pan Sonic et de ses travaux les plus récents comme Klick, Variations et de son duo de l’an passé avec Oren Ambarchi (The Mortimer Trap) que de ses anciennes pulsions dancefloor, avec Richie Hawtin et consorts. Le ton s’y avère plutôt minimal, très répétitif, pour un disque assez corrosif et sombre, où les structures rythmiques semblent se nourrir d’elles-mêmes et fonctionner en autonomie totale à l’image d’un titre comme « Agent Orange » dont les ombres électroniques torves semblent tourner sur elles-mêmes dans un trémolo hypnotisant évoquant les pales du rotor d’un hélicoptère en action. Une musique électronique volontairement déshumanisée mais qui touche tout de même une certaine corde sensible.

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Thomas Brinkmann

Alva Noto aka Carsten Nicolai n’est pas non plus un nouveau venu. Mais, sa troisième mouture de son projet Xerrox semble pourtant reprendre totalement la nature musicale du projet, parmi les plus confinés de l’artiste allemand. Xerrox Vol. 3 (/Raster-noton) fait là aussi suite à un break de cinq ans de cette série, toujours principalement basée sur la manipulation et l’altération des fichiers digitaux. La nouveauté provient désormais de l’introduction d’une approche plus cinématographique – inspirée notamment pat l’univers filmique d’Andrei Tarkovski et de son film Solaris –, mais surtout plus émotionnelle et intimiste. A travers des pièces comme « Xerrox Radieuse », le projet s’inscrit donc dans une ligne plus ambient et isolationniste, se rapprochant d’une bande-son émotionnelle, cathartique et évanescente, assez proche de certains travaux de Biosphere ou des vibrations climatiques de labels comme Glacial Movements.

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Alva Noto aka Carsten Nicolai

Cette ligne intimiste se retrouve également sur le premier véritable album solo de l’artiste de Hambourg Helena Hauff. Avec Discreet Desires (Werkdiscs / Ninja Tune), la productrice élargit son spectre techno à base de beats claustrophobes et de manipulations de machines analogiques en lui donnant une contenance encore plus mélodiquement accessible et surtout une précieuse froideur. Une électro raffinée qui trouve son meilleur équilibre quand l’alchimie se fait plus trouble, comme dans les champs froidement kalédoscopiques de « Tryst », avec ses trémolos de nappes acides engoncées dans la rigidité apparente, improvisée et lo-fi de la demoiselle.

 

 (Re)Découverte d’un pionnier : André Stordeur sur Sub Rosa

Mais c’est à un autre projet intimiste, pour ne pas dire extrêmement personnel, que revient la palme de la sortie estivale.

Somme anthologique de ses expérimentations studios les plus passionnantes, Complete Analog and Digital Electronic Works 1978 – 2000 (/Sub Rosa) permet de partir à la (re)découverte du travail d’un des pionniers de la musique électro-acoustique/ambient en Belgique, à savoir André Stordeur. Une occasion unique de retracer en trois CDs, une vision musicale très orientée « kosmiche music », mais où ce style serait ici débarrassé de ses poncifs les plus emphatiques pour se concentrer sur une musique plus tellurique, influencée par une tension sous-jacente – et les préceptes d’un compositeur influent comme Morton Subotnick – sur une pièce comme « 18 days » sur le CD1. Le CD2 se révèle encore plus dense avec les grouillements organiques d’« Oh Well », l’abstraction magnétique de « Chant IOA », plus ambient-drone, et les considérations plus dark de « Nervous », croisement entre les inflexions de Sunn O))) – les guitares en moins -, et la noirceur lumineuse d’un Lustmord.

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André Stordeur

Une ouverture sur une partie plus ethnique imaginaire se fait entendre sur le CD3 avec six « Synthesis Studies », pétries d’influences indiennes manifestes, rapprochant le travail d’André Stordeur de celui de Terry Riley, sans renier une patte personnelle faite de mélodicité un peu sombre, vaguement new-wave et éthérée, qui perce par exemple sur un titre comme « Raga ».

De fait, le disque rejoint de façon visionnaire les considérations voyageuses que l’on retrouve de manière plus documentaire sur une autre sortie du label Sub Rosa, le Lost Shadows In Defence Of The Soul de David Toop. Le célèbre musicien anglais y propose des enregistrements bruts réalisés auprès des indiens Yanomani d’Amazonie et datant de 1978. Chansons rituelles, cérémonies chamaniques et sons de la forêt s’entremêlent dans des litanies spirituelles et secrètes creusant le champ perceptif de l’auditeur. Une manière de peaufiner davantage encore les logiques exploratoires concrètes de ce spécialiste de l’art sonore et des scénarios auditifs ambient-électronique en tout genre.

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Lost Shadows In Defence Of The Soul de David Toop

 

Laurent Catala

 

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AUTEUR

Muriel had written 234 articles for Magazine MCD