Experimenta, révélateur des nouvelles façettes arts/sciences

La sixième édition du salon EXPERIMENTA, organisée par l’Atelier Arts Sciences de Meylan, le CEA et l’Hexagone Scène Nationale, s’est déroulée du 6 au 8 octobre dernier à la Maison Minatec de Grenoble. Avec toujours la même ambition de montrer comment articulations scientifiques, technologiques et artistiques peuvent se retrouver autour de projets créatifs et innovants et préfigurer les enjeux sociétaux majeurs de demain.

 

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Comme chaque année, le salon EXPERIMENTA fait office de rendez-vous privilégié, autant à destination du grand public que des professionnels, autour des différents projets se plaçant dans le sillage des actions de développement/création hybride de l’Atelier Arts Sciences. Cette plateforme de recherche commune à l’Hexagone Scène Nationale et au CEA œuvre en effet autour du croisement des mondes artistiques, scientifiques, technologiques et industriels, avec des temps de résidence et de recherche partagés entre artistes et scientifiques autour d’un projet commun, et l’établissement en découlant de véritables passerelles de réflexion et de création.

 

Projets arts/ Sciences dans toutes leurs sensibilités

Cette année encore, ce sont 23 projets arts/sciences – dont six directement élaborés en collaboration avec des scientifiques du CEA -, en cours ou déjà réalisés, qui ont été présentés au cours de trois journées portes ouvertes organisées à l’invitation de la Maison Minatec. Leurs domaines d’intervention témoignaient de la pluralité des axes de recherche explorés, avec des approches aussi multiples que l’Intelligence Artificielle, la réalité virtuelle, l’internet des objets, les bioressources, les nouvelles narrations, les questions d’énergie ou le big data. Elles témoignaient également des nouvelles méthodes de conception plus partagées, notamment dans le prolongement de l’approche communautaire des fablabs qui étaient cette année représenté par le fablab Articlect de Toulouse. Celui-ci y présentait deux projets : le parcours (Bio)luminescence, une plongée immersive dans différents phénomènes d’émission de lumière créé par des organismes marins vivants ; et le Livre Organique entièrement biodégradable de Diane Trouillet – spécialiste bio-art du lab – et Louise Devalois, réalisé dans un biopapier « élevé » de manière naturelle à partir d’un champignon cultivé en bocal.

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Passé par le fablab de la Casemate de Grenoble, le projet Place du Chahut de la plasticienne Pauline de Chalendar était de ceux travaillé en collaboration avec un chercheur du CEA, en l’occurrence François Templier du CEA-LETI, un spécialiste des micros-écrans, qui a aidé à la conception de la minuscule surface permettant de suivre au microscope une animation télescopée de personnages. On retrouvait cette même Pauline de Chalendar autour d‘un autre projet, À Main Levée, témoignant pour le coup d’une approche sensible particulièrement notable cette année dans les projets présentés. Dans celui-ci, réalisé en collaboration avec le département œuvres et recherches de l’Université de Lille 1 (et le spécialiste en réalité virtuelle Samuel Degrande), l’artiste s’intéresse à la création d’un environnement 3D où l’on peut dessiner en temps réel directement dans l’espace virtuel s’offrant à soi, grâce à un système de capteurs photosensibles situé dans un casque VIVE Oculus et à deux manettes dont le système de balise permet un déplacement efficace dans un monde 3D.

Le dessin était également au cœur du projet Aïdem d’Ezra et de son Organic Orchestra : une création autour d’un principe de papier augmenté réalisé en collaboration avec le chercheur Charles-Élie Goujon du Laboratoire d’électronique imprimée du CEA-LETI et permettant de « lire » du papier avec un système de circuit en transparence et de bande avec encre conductrice. « C’est la même électronique que dans pour le gant interactif  [développé dans le cadre du projet Bionic Orchestra en résidence à l’Atelier Arts Sciences] mais avec un changement d’interface », explique Ezra. « Ici, on est davantage sur un principe de papier tactile et de livre augmenté qui réaffirme un rapport autant organique que technologique avec la matière. »

Ce principe de perception sensible de son environnement rejoignait celui – particulièrement dans l’air du temps – de captation des datas en temps réel dans le projet Oru développé par le Theoriz Studio de Lyon : une sculpture-origami réagissant en fonction d’un flux de données de consommation électrique de la ville instantanément traités. Un prototype pour lequel le salon Experimenta et l’Atelier Arts/Sciences apportent un intérêt technologique et surtout stratégique particulier, « en termes de contact avec les entreprises et avec tous les acteurs liés à la question du big data », comme le rappelle Tom Duchêne, l’un de ses concepteurs.

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Conférences et réseautage : l’Intelligence Artificielle en tête de pont

Car bien entendu, le réseautage et la capacité d’un salon comme Experimenta à mettre en relations tous les acteurs d’une création hybride arts/sciences reste l’un des atouts majeurs de la manifestation. Plusieurs conférences et tables-rondes sont ainsi venus étayer les échanges, largement axés sur un principe de projection autour des nouveaux possibles technologiques, que ceux-ci soient régis par l’explosion des « mégadonnées », les objets animés, les bioressources ou les nouvelles narrations en matière de réalité virtuelle. Dans ce cadre, Nicolas Boudier, directeur technique de la compagnie Haut et Court de Joris Mathieu a ainsi pu dévoiler tous les moyens déployés par sa troupe en termes de dispositifs de miroirs, d’holoscreen et de paper ghost, faisant ainsi écho à un « espace théâtral augmenté » traduisant une nouvelle forme « d’humanité désincarnée » que les expériences de réalité virtuelle immersive du chorégraphe Gilles Jobin – dont la pièce de danse contemporaine en réalité virtuelle immersive VR_I , présentée dans l’espace d’exposition, questionne justement notre perception de la réalité – traduisaient de façon pratique.

Cette réflexion autour d’une nouvelle « humanité augmentée » apparaissaient d’ailleurs en filigrane comme un axe de discussion, artistique, scientifique et sociétal majeur. À ce titre, la conférence « Intelligence Artificielle, où en sommes-nous ? », animée par Nicolas Rosette, directeur du développement et de la communication du Théâtre Nouvelle Génération de Lyon, a ainsi permis à la compagnie Clair Obscur du metteur en scène Frédéric Deslias de venir présenter en avant-première une étape de travail de sa prochaine création Soft Love : une projection de l’humain dans un environnement domotique/connecté de plus en plus empathique et où l’intelligente artificielle s’ingère dans le quotidien de l’homme comme un véritable assistant/ange gardien particulièrement intrusif – on n’est plus très loin du film de Spike Jonze Her. Il faut dire que l’I.A., ou Intelligence Artificielle, ou encore Informatique Avancée, s’apparente à un enjeu économique majeur pour les grandes entreprises du numérique et des nouveaux médias associés. Communément appelées GAFA, du nom des géants les plus connus (GoogleAppleFacebookAmazon) auxquels il faut bien sûr adjoindre Microsoft, elles réfléchissent actuellement et concrètement aux développements possibles dans ce domaine. D’après Vincent Le Cerf, conseiller en anticipation numérique et spécialiste en I.A., Watson, l’intelligence artificielle développée par IBM devrait ainsi réaliser en 2018 50% du chiffre d’affaires de l’entreprise.

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Si les propositions artistiques actuelles de ces I.A. – notamment le fameux principe de conception visuelle automatisé du Deep Dream – laissent perplexe, les techniques en amélioration constante permises par le grand enseignement du deep learning qui est assidûment octroyé à ces nouvelles intelligences non-organiques laissent ouvertes de nombreuses perspectives. Pourtant, de nombreuses questions demeurent car, comme le rappelle Frédéric Deslias, « ce sont toujours des hommes qui se trouvent derrière les stratégies ingéniériques et commerciales » de ces algorithmes avant tout créés « pour faire tourner une entreprise ». En attendant « la révolution algorithmique » que Véronique Aubergé, chercheuse au CNRS/INSHS et présidente du comité d’éthique en robotique sociale de la SFTAG, appelle de ses vœux pour permettre un véritable élan créatif autour de l’I.A., on peut en effet, comme tous les spécialistes réunis (Théophile Ohlmann, psychologue cogniticien et conseiller scientifique au CEA ; Eli Commins, chargé de la coordination de la politique numérique au ministère de la culture ; Philippe Torrès, directeur général adjoint de l’Atelier BNP Paribas), émettre quelques réserves : Quels sont les choix éthiques de ces algorithmes ? Quel cadre législatif mondial leur trouver, dans ce nouveau rapport de force sans cesse rappelé, entre le nouvel état/entreprise et l’état/nation traditionnel ? Doit-on laisser les entreprises de la Silicon Valley décider de notre avenir à notre place ? Une réflexion et une mobilisation dans laquelle la place de l’artiste et son rôle de visionnaire/médiateur a bien entendu toute sa place.

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Laurent Catala

 

www.experimenta.fr
www.atelier-arts-sciences.eu

 

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AUTEUR

Muriel had written 230 articles for Magazine MCD