Futurs Non-Conformes

FUTURS NON-CONFORMES
une exposition virtuelle proposée par Nicolas Maigret

Curateur d’un cycle de trois expositions uniquement accessibles sur l’Espace Virtuel du Jeu de Paume (dont la phase un est actuellement visible en ligne), Nicolas Maigret se retrouve contribué à un modèle original de musée dématérialisé, qui préfigure peut-être le modèle d’exposition de nos « futurs non-conformes ». Discussion autour de l’événement et du concept de virtualité.

Nicolas, tu pilotes la nouvelle saison de l’espace virtuel du musée du Jeu de Paume. Comment as-tu été contacté par cette structure et pourquoi ?
C’est Marta Ponsa, coordinatrice des événements de l’Espace Virtuel du Jeu de Paume, qui a suivi le projet Disnovation que je menais avec Bertrand Grimault depuis 2012. Elle était sensible à cette démarche et pensait que les problématiques que nous abordions n’avaient pas vraiment été traitées dans cet espace et qu’elles y auraient leur place. Elle m’a donc proposé de diriger ce projet éditorial sur les deux années à venir.

Disnovation. Photo: D.R.

Disnovation. Photo: D.R.

Peux-tu nous en dire plus sur le choix du titre, Futurs Non-Conformes ?
En tant qu’artiste, j’ai pris conscience de mon intérêt pour les moments où l’art devient un vecteur de cristallisation d’enjeux sociétaux. Parmi ces enjeux, il y en a deux qui me tiennent particulièrement à cœur : le premier tourne autour des relations entre innovation et propagande, le second est l’étude de ce que l’on appelle le « techno-solutionnisme »; une idéologie selon laquelle tout problème qui peut être décrit peut également être solutionné par la technologie. Pour cette exposition, on présente par exemple l’article Existential risks de Nick Bostrom, qui développe un listing des risques existentiels, incluant les technologies créées par le genre humain et pouvant provoquer son extinction.

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Nick Bostrom, Existential risks (illustration). Photo: D.R.

 

Ce projet correspond à ce que l’on pourrait appeler un musée virtuel…
Oui, c’est une exposition en ligne, articulée autour d’un ensemble de liens. Nous offrons un accès libre aux expositions, qui peuvent être aussi bien des collections d’objets (photos), que des éditions de magazines ou d’articles, des documentaires, etc. Il y a une volonté de réunir des projets qui ont pour méthodologie, ou pour source, des pratiques transversales, des travaux de collectes, d’archéologie, de compilation, de mises en relation présentant une figure différente de l’artiste dans une attitude de recherche. C’est le cas avec les archives de Disnovation mises à disposition du visiteur, mais aussi des travaux du photographe cubain Ernesto Oroza (Technological Disobedience), ou encore de  Peter Moosgaard avec Supercargo.

L’un documente la manière dont des technologies inaccessibles à Cuba sont remplacées par des objets de substitution bricolés, l’autre étudie l’impact de la technologie sur les populations aborigènes et analyse ce que cela dit de notre rapport à la technologie. L’ensemble, dans certains cas, peut avoir des recoupements avec une démarche ethnographique. C’est ce que fait Julien Prévieux, avec What Shall We Do Next?, une vidéo qui compile des brevets déposés par de grandes sociétés technologiques sur des mouvements humains en vue de créer des interfaces à venir. C’est aussi ce que présente Stéphane Degoutin & Gwenola Wagon avec World Brain, une carte interactive retraçant les différents imaginaires de mise en réseau globale où se croise la figure du hacker, du cyborg, du survivaliste…

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Peter Moosgaard, Supercargo. Photo: D.R.

 

Je crois que tu as également une démarche assez critique dans ce domaine, au niveau de la technologie, de la propagande…
Disons qu’à l’origine, tout part du constat suivant : dans le champ artistique des arts dits numériques, la dimension critique est finalement assez peu présente. On y constate même au contraire une prudente neutralité, voire une sorte d’apologie de la technologie. Je trouvais important de replacer l’artiste dans le débat de son époque en repolitisant la question technologique. C’est d’ailleurs le propos de Disnovation. Avec Futurs Non-Conformes, je me suis posé la question de la possibilité de faire émerger des pratiques, et des points de fuite, sur la base de ces réflexions critiques. Comment ces constats pouvaient-ils ouvrir à des alternatives, de nouveaux modes de fonctionnement, de détournement, de contournement ?

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Ernesto Oroza, Technological Disobedience. Photo: D.R.

 

J’aimerais me pencher avec toi sur un problème de terminologie. Que penses-tu de l’appellation « virtuel » souvent associée à tort avec le numérique ?
Cette appellation fait effectivement un peu datée aujourd’hui, le fait de nommer un site « espace virtuel », en opposition à ce qui serait actuel ou physique a perdu son évidence initiale. Tout d’abord parce que l’on connait bien mieux la réalité éminemment physique et géographique des infrastructures réseau. On a également acquis la conscience de son incidence, écologique, économique, politique. Je crois que ce que l’on considérait à l’époque comme un « tiers lieu », cet espace du réseau qui était l’intermédiaire entre les différents utilisateurs partout dans le monde, a fait long feu. Aujourd’hui, nous sommes conscients d’être dans une expérience multi-localisée. La terminologie du virtuel sous-tend qu’il n’y aurait pas de matérialité dans ce qui est en train de se jouer. C’est évidemment discutable. Internet est un média basé sur le texte, et ce terme suppose par exemple que le fait de lire entraînerait une incursion dans le virtuel parce que l’esprit se projette dans un paysage d’abstraction. Il y a tout un ensemble de raisons qui ont requalifié cette notion de virtuel, qui appartient désormais à des espaces dédiés en ligne, comme Second Life ou les casques d’immersion.

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Julien Prévieux, What Shall We Do Next? Photo: D.R.

 

Pour reprendre l’idée de « futurs non-conformes », penses-tu que l’on soit aussi victime d’une « propagande de l’innovation » dans ce domaine ?
La réalité virtuelle c’est déjà quelque chose de daté. Elle a émergé dans les années 60, puis a été développé dans les années 80/90 aux États-Unis, sans vraiment recevoir d’écho mainstream finalement. On assiste à une spéculation commerciale sur un champ de recherche initialement dédié à l’expérimentation. La réalité virtuelle actuellement est également un enjeu industriel important. Le rachat par Facebook, par exemple, d’Oculus Rift renforce aussi les fantasmes et, en tout cas, les enjeux et les attentes autour de la RV c’est certain.

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Stéphane Degoutin & Gwenola Wagon, World Brain. Photo: D.R.

 

Aujourd’hui, pour un budget allant de 20 à 2000€, chacun peut s’équiper en RV. Il y a un désir des constructeurs, des entreprises autour de la commercialisation et de la popularisation de la RV. Que penses-tu du fait qu’aucun juriste, par exemple, ne se soit penché sur les futurs problèmes que pourraient poser les mondes et environnements virtuels ?
Oui, les enjeux et les problématiques de l’avènement massif de la RV sont très variés. Cela me fait penser à l’hypothèse de l’utilisation de la RV comme camisole électronique il y a quelque temps. Ce qui rejoint également le scénario du dernier épisode de la série anglaise Black Mirror. L’usage de la RV a une incidence profonde en terme d’effets physiologiques, comme le fait de troubler les sens au point de désorienter le corps tout entier. Ça rappelle fortement les réactions de frayeur à la vue de L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat des frères Lumière, aujourd’hui un accident au cinéma nous fait à peine cligner des yeux.

propos recueillis par Maxence Grugier
publié dans MCD #82, « Réalités Virtuelles », juillet-septembre 2016

Futurs Non-Conformes, #1 Mythologies, avril – octobre 2016
http://espacevirtuel.jeudepaume.org/futurs-non-conformes-2677/

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AUTEUR

Laurent Diouf had written 437 articles for Magazine MCD