Les résonances iconoclastes de Sonic Protest 2016

William Basinski, Aluk todolo, Martin Rev, les flippers hybrides de Lucas Abela : Retour sur quelques-uns des temps-forts de l’édition 2016 du festival Sonic protest.

 

affiche

 

Alors que manifestations et tumulte social battent à nouveau le pavé parisien, la déferlante sonique que nous assène chaque printemps le festival Sonic Protest poursuit elle aussi à sa manière son exercice militant de caisse de résonance d’une créativité prospective tous azimuts.  Rendez-vous des musiques expérimentales et inclassables, vouant les œillères aux gémonies, Sonic protest a une fois de plus prouvé cette année sa capacité à célébrer un principe d’hybridation authentique autour des médiums du son et de la performance.

Un déferlement d’intentions sacrilèges qui trouve toute son expressivité manifeste dans la nature diverse des lieux visités (des lieux autogérés de la Générale ou de La Parole Errante à Montreuil, à la salle de quartier du Centre Barbara FGO, en passant par la désormais incontournable église Saint-Merry) mais aussi des supports et des styles musicaux traversés : noise, musiques improvisées, expériences minimalistes, art sonore, rock-industriel, world-punk, techno, post-ambient, drone-metal… difficile de faire plus large et plus bigarré en l’occurrence.

Bien sûr, une telle ambition foutraque ne débouche pas toujours sur le résultat escompté (et on comptera au rang des déceptions la collaboration live stérile, et beaucoup plus autiste que celle présentée quelques jours plus tôt à Petit bain par les Finlandais de PKN – formation pourtant composée de deux réels autistes et deux trisomiques – des vieilles gloires de la kosmische music que furent l’ancien batteur de Can Jaki Liebezeit et l’ex-claviériste de Faust Hans Joachim Irmler, incapables de trouver une réelle cohérence durant un set particulièrement bancal). Mais quand elle débouche sur une expérience réussie, celle-ci s’en trouve transcendée par la prise de risque inhérente à la nature audacieuse du festival.

 

Les prêches extatiques de Saint-Merry

Dans cette veine, les rendez-vous iconoclastes programmés à l’église Saint-Merry ont encore fait mouche dans la majeure partie des cas (on exclura juste la prestation horripilante du trouvère occitan Sourdure alias Ernest Bergez, dont on aurait préféré écouter la facette plus techno de son autre avatar Kaumwald). Inaugurées par l’impressionnant dispositif de cordes étirées sur près de 30 mètres du Long String Instrument que la musicienne minimaliste américaine Ellen Fullman se plaisait à mettre en vibration instable dans un jeu de déambulation hypnotique, ces séances impies ont surtout sanctifier la science céleste du compositeur électronique William Basinski dont les paysages sonores à la fois évanescents et répétitifs s’avèrent aujourd’hui nettement plus pertinents que ceux de ses illustres contemporains (Brian Eno en tête). Dans un costume qu’on aurait cru dessiné par Moebius pour le film Tron, le musicien américain a délivré une performance mystifiante, mêlant drones filasses et boucles mélodiques capiteuses dans des petits trésors d’expectation électronique sensitive fondant littéralement dans l’oreille. Une célébration onirique d’une force minimaliste vibrante (au moment même où le grand Tony Conrad s’éteignait) que le concert des pionniers de la musique improvisée d’AMM est venu contraster le lendemain d’une tonalité plus tellurique, ascétique presque, portée par les frémissements de cymbales d’un Eddie Prévost plus que jamais à la baguette.

Aux antipodes de ces exercices suspensifs, les sets beaucoup plus volumineux de Joachim Montessuis et des exégètes post-black metal d’Aluk Todolo ont également atteint leur cible. Porté par un habillage lumineux réussi (le drapé d’or tombant de la voûte) et la perspective de la nef offrant l’image mortifère du Christ en arrière-plan, Montessuis a développé sa logique « bruitaliste » avec tout le maximalisme de la formule. Rutilante et sauvage, sa performance était une invitation à la circulation dans les espaces d’un bâtiment subitement envahi par les masses  grouillantes de diffusion sonore abrasives et rugueuses. Une expérience ultime qu’est venu encore bonifier le trio Aluk Todolo. Son interprétation live de son nouvel album Voix s’est apparentée à une messe sauvage, où les élans jazz-rock de la batterie et les ondulations déliées de la basse donnant la force motrice du disque sont entrés en collision avec la science éruptive de la guitare de Shantidas Riedacker, et ses équilibres expiatoires entre vrombissements électriques contrôlés et exercices manipulatoires à-même les pédales.  Un concert impressionnant par la capacité du groupe à circuler entre structures écrites et figures libres et par le rendu extatique qu’un tel cadre conférait à sa performance.

Joachim Montessuis

Joachim Montessuis © Patrick Baleydier

 

aluk todolo

Aluk Todolo

Martin Rev, synth-punk selector

En termes de performance intrinsèque, la mention spéciale reviendra cependant à une autre figure de proue des musiques mutantes, en l’occurrence le débonnaire Martin Rev, dont la prestation, plus proche du happening que du concert traditionnel dans la vastitude dépouillé de La Parole Errante à Montreuil, a remporté la palme du live le plus surréaliste du festival. Balançant ses salves synth-punk héritées de la période Suicide sur fond de hits disco/funk mis en boucle, le cyber-crooner a fait le show par son sens de la dérision en mode selector, par son art du tuning analogique frelaté et son lyrisme aussi outrancier que celui de son comparse Alan Vega mais beaucoup plus drôle dans sa démesure scénique (son costume et ses lunettes fluos valaient bien d’ailleurs la tenue de Basinski). Un exercice de décadence arty un peu hors du temps qui aurait d’ailleurs encore pu s’éterniser sans l’intervention des organisateurs face à un Martin Rev visiblement peu enclin à abandonner la scène (ce qui fait toujours un peu plus plaisir que le peu d’entrain manifeste des artisans du likembé électrifié de Konono n°1 à mettre en branle leur ghetto-punk bricolé de Kinshasa le lendemain soir).

Martin Rev

Martin Rev

Pour retrouver un peu de cet esprit insoumis et débridé, il ne fallait surtout pas manquer le détour de l’exposition Re:Cycle à la Générale, conclue par une présentation par Damien Bourniquel de ses Portraits Audacieux et de leur intrigant principe de sonification, ouvrant un curieux dialogue interposé entre son et image à partir d’un principe d’hybridation de fichiers informatiques développé avec le logiciel libre Audacity (et développé en partenariat avec MCD). Dans cette friche créative et ludique, on pouvait ainsi se laisser aller au visionnage des films glitch/punk d’Yves-Marie Mahé ou au décryptage des exercices de brouillage/lecture de textes encodés en données numériques et enregistrées sur K7 audio du Logfordata de Jean-François Blanquet (du collectif Projectsinge). Surtout, on pouvait se laisser prendre au jeu impulsif et collectif des flippers hybrides de l’artiste audiovisuel australien Lucas Abela (connu sous le nom de Justice Yeldham pour ce qui est de ses performances experimental-noise), réunissant tables de jeux et instruments de musiques free (piano, oscillateurs,  modulateurs) dans un même appareillage diaboliquement customisé. Une manière de bien transmettre la frénésie de la programmation aux aspirations les plus foldingues du public. Là encore, pari gagné.

Lucas Abela

Lucas Abela

 

Laurent Catala

www.sonicprotest.com/

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