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NEMO
au carrefour du numérique

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Toujours soucieux de renforcer son ouverture vers les nouveaux publics et sa logique de rayonnement territorial à l’échelle francilienne, le festival Némo porté par Arcadi n’en oublie pas pour autant de promouvoir le champ d’une création numérique ouverte sur les musiques électroniques (Monolake), l’expérience in situ (Art of Failure), la force hypnotique des dispositifs (Pascal Bauer) et l’instantanéité technologique des live audiovisuels (Robin Fox, Ryoji Ikeda).

Les habitués du festival Némo qui se sont heurtés dans les escalier du Cube d’Issy-les-Moulineaux à la queue pour le moins inhabituelle formée par le public — sans doute plus adepte des virées au Social Club ou au Rex — venu assister à la prestation du jeune artiste électronique Rone, avaient sans doute de quoi être surpris. Hype désormais le festival Némo ? Ou bien rattrapé par un basculement générationnel où numérique rime aussi avec nouveaux modèles de consommation et nouveaux réseaux sociaux ? Peut-être pas encore tout à fait, mais force est de constater que l’édition 2012 de Némo — la quinzième ! -  poursuivait inexorablement la marche en avant du festival dans sa logique de plus en plus intégratrice de nouveaux publics et de nouvelles esthétiques artistiques numériques.

Au-delà du jeune public (largement visé par la programmation récurrente des spectacles de Gangpol & Mit) ou des propositions intégrant des personnes en situation de handicap mental (en l’occurrence, le projet L’œil Acidulé présenté par YroYto avec la participation des patients du Centre de la Gabrielle de Claye-Souilly), on pourrait presque être tenté de dire — en forçant un peu le trait — qu’une tendance plus « techno-clubbing » s’était invitée cette année au festival. Pas forcément une révolution culturelle ou de palais, mais la présence des légendaires Underground Resistance en pièce de choix lors de la soirée d’ouverture à la MAC de Créteil, ce n’est quand même pas négligeable ! Et ce même si le projet des complices de Mad Mike, Interstellar Fugitives en l’occurrence, n’était peut-être pas aussi radical, en tout cas pas aussi dancefloor, que certains convives l’attendaient.

Plus dansante, la performance live de la nouvelle étoile montante électronique franco-berlinoise Rone, signature du label Infiné et artiste de l’année selon les lecteurs de quelques magazines électros de référence, avait donc des allures de before technoïde. Pas déplaisant au niveau sonore, même si musicalement dépourvu d’une quelconque originalité, son set s’est en revanche révélé complètement hors-sujet quant à la proposition AV annoncée, le montage de clips et les quelques visuels linéaires signée Studio Fünf accompagnant le musicien frisant l’arnaque caractérisée.

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Pour trouver un équilibre plus radieux dans cette matrice electronica, il ne fallait donc surtout pas rater la performance de Robert Henke/Monolake et de l’artiste visuel Tarik Barri lors de la dernière date du festival à la Gaîté Lyrique. Nappes IDM et rythmiques syncopées se malaxaient en de subtiles transmutations visuelles — à la fois mécaniques et abstraites — sur les quatorze écrans d’une salle de concert transformée en showroom pulsatif.

Cette bascule dansante ne constituait d’ailleurs pas l’exclusivité de cette teneur musicale électronique. La performance krautrock/new wave hypnotique des Suédois de Roll The Dice le même jour, ou celle au Cube, plus ghetto-tech/hip-hop militante, de l’américain Filastine, déjà présent lors de l’édition 2010 du festival, assurait une quadrature de la boucle rythmique portée dans ses tonalités les plus larges. Reste peut-être maintenant à franchir le pas d’une véritable affiche augmentée dans ce sens, avec pourquoi pas une véritable nuit électro Némo, une after matinale, ou une proposition insolite qui pourrait entraîner le public à la découverte de quelques autres lieux ignorés ou méconnus de l’Île-de-France.

Résonances architecturales
Bien évidemment, le maillage territorial des différents lieux de création et de programmation francilien si cher aux missions d’Arcadi, et donc de Némo, restait bien entendu de mise cette année encore, avec un mélange de place-fortes partenaires, visitées année après année (Le Cube, Le Théâtre de l’Agora à Évry, le 104), de lieux devenus incontournables en matière de programmation numérique et désormais intégrés à la logique de réseau (la Gaîté Lyrique, la Maison des Arts de Créteil, le Batofar à un degré moindre), mais aussi d’établissements plus excentrés — et donc d’autant plus pertinents ! — comme Les 26 couleurs à Saint-Fargeau ou le théâtre l’Avant Seine à Colombes.

Au-delà de ces lieux « établis », la capacité du festival Némo à exploiter des sites dans toute leur singulière spécificité, trouvait cette année une résonance supplémentaire à travers deux projets aussi insolites que particuliers : la mise en vibration de la Maison du peuple Jean Prouvé à Clichy par les Art of Failure, et la présentation des dispositifs de l’artiste Pascal Bauer au Musée d’Art et d’Histoire de Saint-Denis.

Jouant de l’architecture de métal et de verre du bâtiment construit dans les années 30 par l’avant-gardiste Jean Prouvé, le duo Art of Failure (Nicolas Maigret, Nicolas Montgermont) se plaisait à en éprouver la structure à l’aide de fréquences vibrantes diffusées par l’intermédiaire de cinq caissons basse disposés dans le bâtiment. Le dernier chapitre (momentané ?) d’un projet plus global baptisé Corpus qui les a déjà vus s’attaquer à différents sites construits dans des matériaux auditivement conducteurs, en France, en Allemagne ou en Suisse, mais qui trouvait là un profil particulier. Ici, le lieu est plus disposé à la déambulation, avec ces grands espaces vides, précisait ainsi Nicolas Maigret. Comme on aime jouer sur l’intégralité du bâtiment, c’est cette option de découverte et d’écoute qu’on a choisie. Pas de performance donc à proprement parler, mais des séquences préenregistrées de 12 à 15 minutes, utilisant parfois des sons de circulation captées aux abords, dans une proximité citadine qui n’empêchait pas le caractère isolationniste, foncièrement psycho-acoustique, de l’expérience.

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De son côté, l’artiste Pascal Bauer avait lui investi, à l’invitation de Némo et de la galerie d’arts numériques dionysienne Synesthesie, le très intrigant Musée d’Art et d’Histoire de Saint-Denis. Au milieu des messages de dévotion pieuse gravés sur les pierres de cet ancien carmel, les installations de Pascal Bauer trouvaient une incidence initiatique curieuse, transcendant ce cheminement de l’individuel vers le collectif qui lui est si cher. Libérant l’image d’un Pascal Bauer christique, vacillant comme un Jésus sans bras tenant tant bien que mal en équilibre sur sa croix, sa pièce L’Élu concentrait toute sa ferveur hypnotique dans la chapelle du Musée. Fixée au sol sur un écran-crucifix jeté à terre, l’image agrandie, torturée et saturée de l’artiste était projetée sur la coupole avec une force expiatoire compulsive portée par un volume et un brouhaha sonore passionnel, une inspiration brutale qui traduit une ambiance qui va bien avec notre époque, explique Pascal Bauer lui-même.

Moins chaotiques et plus profanes, ses installations La Foule et Le Cercle transcendaient elles aussi cette figure individuelle – la démarche virtuelle de Pascal Bauer fixée sur un écran monté sur rail pour la première, les courses giratoires d’un taureau dont l’image-écran était fixée au bout d’un énorme bras rotatif pour la seconde – enfermée et livrée au regard collectif. Des dispositifs à la fois simples et complexes pour exprimer un rapport au corps à la fois brut et intuitif.

Moins formellement percussives, d’autres installations exploraient des entre-deux plus allusifs. Au 104, le mur-installation Cityscape 2095 de Yannick Jacquet alias Legoman (membre du collectif Anti VJ), de l’illustrateur Mandril et du musicien Thomas Vaquié offrait une vision extériorisée d’un paysage urbain hybride et tentaculaire, livré au défilement temporel en boucle d’une journée faisant varier les effets de lumière et de surimpression de sa vertigineuse architecture. Rappelant certains projets d’artistes liés (comme l’installation du volcan poétique Eyjafjallajökull de Joanie Lemercier) et évoquant la force intégrationniste de certaines villes asiatiques — comme Kuala Lumpur —, où se mêlent minarets, néons publicitaires et gratte-ciels hétéroclites, la pièce semblait détourer les contours d’une civilisation globale métaphorique, où consumérisme et ésotérisme seraient les nouveaux champs expressifs de l’espace public.

Encore plus cérébrale, la traduction visuelle des émotions de notre cerveau menée au Cube par le collectif anglais Seeper ramenait l’expérience à une échelle plus individuelle. Face à un écran incarnant l’image de son cerveau et de différents états de conscience (méditation, frustration, etc.), le spectateur se retrouvait presque en situation de cobaye, casque rivé sur le crâne et attention soutenue exigée, pour se voir révéler par l’ordinateur le diagnostic de ses émotions. Une interface cerveau-machine à la fonctionnalité pourtant encore bien trop nébuleuse pour se révéler totalement convaincante.

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Du laser show à la superposition quantique
Comme souvent, c’est surtout du côté toujours très performatif des live A/V que se trouvaient les propositions les plus spectaculaires du festival Némo. Au-delà de la performance jugée plutôt intéressante par celles et ceux qui ont pu y assister des 1024 architecture, ou de celle mettant les visualisations 3D de partition musicale réalisée par les Abstracts Birds et Quayola au diapason de l’interprétation du Partitura de ligeti par la violoniste Odile Auboin, la soirée réunissant au 104 le Laser Show de l’Australien Robin Fox et la création récente, Superposition, du Japonais Ryoji Ikeda fut sans doute la plus réussie.

Porté par un travail de fraction du laser établissant une connexion synesthétique avec une bande-son électronique rêche — une articulation soutenue par un programme logiciel dédié —, le Laser Show de Robin Fox dévoilait 25 minutes de frénésie immersive baignant dans un halo de formes visuelles démultipliées, de mises en relief et en rotation constantes. Une démarche esthétique autant influencée par le travail de variations lumineuses d’Anthony McCall (Line Describing A Cone) que par la nature déstabilisatrice de certains projets stroboscopiques plus récents (Zee et Feed de Kurt Hentschläger en tête).

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Livrant toujours le spectateur à l’attirance incompressible de son auteur pour les environnements mathématiques ou les interprétations visuelles foisonnantes et géométriques, le Superposition de Ryoji Ikeda renouait aussi, par la nature scénographique du projet (avec deux manipulateurs, et plusieurs séries d’écrans disposés autour d’un véritable plateau), avec l’approche plus pluridisciplinaire de son ancien collectif Dumb Type.

Une évolution également cautionnée par le nouveau champ de recherche scientifique abordé par le créateur japonais, celui de la mécanique quantique. Dans ce domaine d’expérimentation à l’échelle microscopique, l’idée de superposition, d’existence simultanée d’un ou plusieurs états différents au même moment t, ouvre des perspectives que Ryoji Ikeda convertit à l’échelle artistique.

Concrètement, sa performance offrait donc une superposition de plans et d’orientations technologiques (jeux de schématisations numériques complexes, traductions audiovisuelles et réactives de fréquences glitch), mais aussi de propositions visuelles plus prosaïques (images satellites, cartographie mappée, mais aussi théâtre d’objet procédant de petites manipulations filmées en temps réel et retransmises à l’écran) qui semblait traduire les rapports incestueux entre le langage binaire du bit numérique et celui plus abstrait, moins prévisible, du qubit quantique. Une obsession du détail multimédia interprété dans toutes ses dimensions esthétiques et sous toutes ces facettes visionnaires, qui donnait à l’arrivée une saveur étrangement universelle à un projet finalement très représentatif de la nature multiple d’un festival comme Némo.

Laurent Catala

> www.arcadi.fr/evenements/festival-nemo/

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AUTEUR

Laurent Diouf had written 465 articles for Magazine MCD