Paysages numériques en côte

Repartir à la découverte de son territoire naturel tout en explorant les connivences paysagères liant arts numériques, création contemporaine et loisirs alternatifs, tel est le crédo de la biennale PanOramas dont la troisième édition occupait à nouveau cette année les coteaux de la rive droite bordelaise.

affiche

En dépit de sa nature éminemment technologique, l’art numérique reste aussi souvent affaire de petites mains. Cette évidence – qu’il est cependant de bon ton de rappeler – saute aux yeux lorsque l’on rentre dans le petit atelier participatif du collectif espagnol Luzinterruptus, situé au cœur du QG névralgique et éphémère de l’équipe du festival bi-annuel PanOramas, en plein milieu du quartier en rénovation du Bois Fleuri à Lormont, à côté de Bordeaux.
Ici, sous les instructions avisées de deux demoiselles du célèbre collectif anonyme de performeurs ibères – et que nous ne nommerons pas donc – une petite dizaines de femmes, étudiantes, femmes actives ou retraitées du quartier s’échinent à connecter des piles en lithium à deux diodes LED, puis à les placer dans des gants plastiques, avant de gonfler et de refermer l’ensemble. Acte de création artistique voulu par les artistes du collectif – les deux demoiselles du collectif logent d’ailleurs chez l’habitant et explique aimer travailler avec d’autres femmes, en s’immergeant au milieu de leur environnement et en sollicitant leur participation dans la limite de leur engagement bénévole – cette phase de préparation de l’installation Baignade Interdite, programmée dans la Nuit Verte de la biennale PanOramas, traduit aussi bien la logique citoyenne qu’interactive d’une manifestation plutôt singulière et qui fêtait cette année sa troisième édition. « Ce rapport avec les habitants est essentiel », explique ainsi Charlotte Huni, directrice général et artistique d’un projet qu’elle porte depuis 2010. « Les artistes en résidence comme Luzinterruptus ont pu partager avec eux, les faire participer pour une meilleur appropriation du projet », rappelle-t-elle ainsi en désignant la localisation de ses bureaux au milieu des barres d’immeubles basses, bien espacées et aux fenêtres multicolores, et en évoquant les pique-niques mensuels et collectifs ayant rythmé cette phase de préparation participative.

 

Enjeu de territoire et Nuit Verte

Nuit Verte © Florent Larronde

Nuit Verte © Florent Larronde

Participative certes, mais pas seulement. Car, PanOramas c’est aussi l’occasion de réaffirmer une notion du territoire et du lien qu’il procure. Ce territoire, en l’occurrence, c’est celui de la rive droite bordelaise, et notamment des quatre communes maître d’ouvrages du projet (Bassens, Lormont, Cenon, Floirac, réunies au sein du GPV – Grand Projet des Villes), dont les quatre parcs communaux mobilisés créent dans leur sillage – plutôt massifs avec ces 400 ha de surface quand, excusez du peu, Central Park plafonne à 341 ! – ce grand parc des Coteaux qui fait pour l’occasion, face à la cité bordelaise campée sur sa rive gauche, office de grande friche culturelle. « Ce parc, dans le cadre de PanOramas, c’est comme un terrain de jeu pour un projet de territoire qui raconte une histoire », explique Charlotte Huni, en soulignant l’importance que les riverains mais aussi tous les habitants de la CUB (Communauté Urbaine de Bordeaux), puissent se réapproprier ces lieux, ces paysages, ces points de vue, à travers ce temps de convivialité que soutient la manifestation.

Au meilleur de son temps-fort, sur un week-end de durée, les événements conviviaux et champêtres de PanOramas sont donc nombreux (randonnée secrètes et thématiques, voltige dans les cimes, partie de football en pente !) mais l’art, et notamment numérique, s’avère aussi un médium fort dans cette grande redécouverte du territoire, en en offrant une relecture à la fois esthétique et lumineuse.

Si l’avant-première du festival trouvait ses résonances dans les murs de la très moderne salle du Rocher de Palmer, pour un live audiovisuel réunissant les tableaux numériques de l’artiste visuel Jacques Perconte et les boucles électroniques du musicien techno Jeff Mills, c’est encore dans le parc des Coteaux que la logique exploratoire et défricheuse du festival trouvait toute sa dimension, notamment à travers l’intrigant parcours nocturne de la Nuit Verte, cœur de chauffe de l’événement, et qui invitait le public à déambuler sur un sentier arboré balisé d’installations et de performances live, entre le parc des Iris et de l’Ermitage.

Nuit Verte par Jacques Perconte © Florent Larronde

Nuit Verte par Jacques Perconte © Florent Larronde

D’entrée de parcours, le spectateur est saisi par les étranges jeux de communication labiale et en langage des signes, vidéo-projetés sur la façade du château par l’artiste bordelais Olivier Crouzel depuis une Cadillac vintage. Ses Invasions, véritables tableaux d’exobiologie, font suite à ces précédentes projections sur l’observatoire atomique de Floirac et divers châteaux d’eau de la région. « L’idée, c’est de communiquer avec l’extérieur, et notamment avec les extra-terrestres », explique cet artiste un brin mutin en traduisant les signes des mains grandeur nature : « Voir », « Ecouter », « Chercher », « Nous sommes ici ». « Comme je me demandais avec quelle voiture, j’aimerais y aller, poursuit-il,  je me suis dit qu’une Cadillac, c’était parfait. C’est fiable, confortable, végétalisé. C’est comme une petite planète. Elle peut s’auto-suffire. » Les tableaux d’Olivier Crouzel s’auto-suffisent eux aussi d’ailleurs largement, et lorsqu’on découvre, plus bas sur le parcours, ses mêmes figures projetées hantant un tronc d’arbre mort, ou un buisson au détour de la partie la plus sombre du sentier, et déclamant de leur voix d’outre-tombe d’obscures litanies, on ne peut qu’apprécier l’ambivalence subtile du personnage.

Invasions par Olivier Crouzel © Florent Larronde

Invasions par Olivier Crouzel © Florent Larronde

Derrière le château, face à l’enclos à poney, les deux écrans des Panoramas de Jacques Perconte s’ouvrent comme des fenêtres de pixels colorés au milieu des herbes hautes, des paysages cinématographiques transformés, éclatés dans leur détail colorimétrique dont la magie visuelle interpelle automatiquement. « Le cadre du festival me convient parfaitement », explique-t-il car « je travaille plus sur la nature de l’image que sur son traitement. Pour avoir une grande variété de couleurs dans la saturation, il faut disposer d’un maximum de couleurs dès la prise de vue. Ensuite, je joue plus sur la vitesse, sur la compression. J’essaye d’avoir un rapport physique avec le fichier vidéo. »

Ecrans des Panoramas de Jacques Perconte © Florent Larronde

Ecrans des Panoramas de Jacques Perconte © Florent Larronde

Au milieu du parcours, après avoir dépassé les aquariums sonores et leurs poissons rouges générateurs de sons en temps réel des Italiens du Quiet Ensemble, une scène fait subitement face. On y (re)découvre Pierre Bastien, ses automates musicaux et quelques chanteurs et musiciens d’un passé filmique à l’écran pour Resurrectine, une pièce live et orchestrale fantomatique, où se croisent sonorités de meccano et d’harmonium, d’élastiques et de flûtes circulaires, dans un climat étrangement nostalgique. Lui succède Vincent Epplay, musicien déjà convoqué pour le projet des paysages sonores (voir plus loin) dont il a donné l’après-midi même une réinterprétation live et qui déroule ici un fil audiovisuel tout aussi spectral, à base de films super 8 (mettant en scène joueurs de theremine et de flutes tibétaines – on y découvre notamment le trompettiste Jac Berrocal, un de ses nombreux partenaires de projet) et de paysages électroniques densifiés.

Quiet Ensemble _ Quintetto © Florent Larronde

Quiet Ensemble _ Quintetto © Florent Larronde

Pierre Bastien © Florent Larronde

Pierre Bastien © Florent Larronde

En reprenant le parcours, entre deux points de vue sur les lumières bordelaises de l’autre côté de la Garonne et un coup d’œil sur les traces GPS des promeneurs cartographiés en 3D sur écran par le duo Tabaramounien, on finit par atteindre le lac en contrebas. On dépasse les chorégraphies interactives du duo Poivre (Translation), des arbres apparaissant et s’effaçant au passage des flux de spectateurs, pour découvrir les 1200 gants immergés de la pièce Baignade Interdite du collectif Luzinterruptus, brillant sur la face luisante du lac et dont la symbolique artistique semble rejoindre les considérations politiques du collectif – on regrette juste que l’idée d’origine, des vêtements flottants immergés, n’est pas pu être menées à bout à cause de la trop forte opacité de l’eau.

Baignade Interdite du collectif Luzinterruptus © Florent Larronde

Baignade Interdite du collectif Luzinterruptus
© Florent Larronde

C’est cependant en bout de piste que se situe l’une des plus belles œuvres du parcours. Conçu par le duo d’artistes toulousains Tazas Project, Neoptera se compose de petits modules photosensibles réagissant à la lumière des projecteurs déployés alentour par des jeux de fréquences auditifs. En coupant les faisceaux lumineux, le public participe à la modulation sonore de ces fréquences, entraînant des « effets de résonances harmoniques s’apparentant à une nuée de sauterelles », comme l’explique Alexandre Suné, l’un des deux artisans du projet. « Nous avons également choisi de compléter le dispositif avec un rendu visuel », poursuit-il. « Nous avons donc placé deux diodes LED dans chacun des cent modules. Des diodes qui clignotent plus rapidement en fonction du nombre de personnes interagissant dans les faisceaux. Cela crée un rapport plastique fort qui fait un peu penser à une galaxie, à un nouvel univers en train de se créer. »

Neoptera de Tazas Project © Florent Larronde

Neoptera de Tazas Project © Florent Larronde

 

 

Paysages sonores pérennes

Cette idée d’univers en gestation, c’est l’une des autres logiques fortes du projet portée par la biennale PanOramas, celui-là davantage inscrit dans la durée et autour d’un autre axe particulier, celui des Paysages Sonores, un dispositif d’écoute géospatialisée de pièces musicales mêlant captations sonores réalisées in situ et compositions électroniques, pérennisés sur chacun des quatre parcs du territoire constitutif du parc des Coteaux, et initié par l’artiste sonore et commissaire associé de l’édition 2014 de PanOramas, Eddy Ladoire.

« L’idée, portée par l’équipe de la biennale et par GPV, c’est de mettre en valeur ces espaces que sont les quatre parcs des communes concernées », explique-t-il. « C’est d’autant plus vrai que depuis quelques années, l’arrivée du tram les a rendus plus simples d’accès pour les habitants de l’agglomération bordelaise ». Avec le dispositif Paysages Sonores, randonneurs au long cours ou plus occasionnels, voire simples amateurs de musique, peuvent ainsi venir à tout moment écouter au fil de leur marche, les pièces spécialement réalisées par quatre compositeurs en se connectant via leur smartphone au serveur et à son application. Développé par les deux artistes du Tazas Project à partir de la plateforme mobile de réalité augmentée Junaio, le dispositif offre déjà actuellement une grande liberté d’utilisation, en invitant l’usager à déambuler par le biais de balises musicales cliquables et des informations de direction qui l’accompagnent. « C’est déjà une multiplateforme compatible IOS et Apple », explique ainsi Guillaume Beinat, l’autre moitié de Tazas Project. « Elle est stable et gratuite, et grâce aux données GPS , elle permet une bonne utilisation localisée des sons et des images ». Elle a par contre pour limite d’être encore contraignante sur le plan technique, en obligeant à consulter régulièrement, voire constamment son téléphone pour ne pas se perdre dans le parcours – une limite commune à la plupart de ces dispositifs. Mais du coup, le duo développe actuellement une application native, pour l’instant baptisée Listeners, qui permettra à terme de se déplacer sur le parcours de façon plus fluide, en guidant son déplacement en fonction du grossissement ou de la diminution de la masse sonore audible dans son casque. « Cela aura l’avantage d’être plus confortables pour l’usager », poursuit Guillaume Beinat « mais cela aura aussi pour intérêt de faire consommer moins d’énergie à votre téléphone et donc d’être plus autonome sur la durée. Grâce à cette application dédiée, on se débarrasserait de la connexion au serveur et à internet. Il suffira de charger simplement l’application et le parcours GPS. ON essaye d’être prêt pour début 2015. »

En attendant ce confort d’utilisation amélioré, on ne peut déjà que constater la qualité des propositions musicales électro-acoustiques et déambulatoires déclinées sur les quatre parcs sous la direction d’Eddie Ladoire. Au parc de l’Ermitage de Lormont, on retrouve ainsi un parcours créé par le musicien allemand Jürgen Heckel, qui rejoint celui, plus rythmé, crée par le musicien Mathias Delplanque au parc Séguinaud de Bassens, et celui plus contemplatif crée par Eddie Ladoire lui-même au parc du Cypressat de Cenon. Dernier venu, au parc de la Burthe de Floirac, le compositeur parisien Vincent Epplay s’est vu lui confier un parcours plus complexe, plus proche du jeu de pistes tant dans le déplacement géolocalisé que du contenu audio, au relief musical beaucoup plus contrasté, et libérant comme on en convient son auteur « plus de tension sur des points clefs ».
Eddie Ladoire acquiesce. « Sur les quatre projets, c’est ici le seul où l’on est confronté à l’absence de ville. Ici [au parc de la Burthe], il n’y a pas de rapports contemplatifs, pas d’ouverture. J’ai d’ailleurs trouvé plus intéressant, vue la musique de Vincent, très dense et intense, de le confronter à un environnement plus hostile presque. » Le moins que l’on puisse dire est que Vincent Epplay a joué le jeu. « Dans ce projet, j’ai aimé l’idée de se mettre en danger, de chercher son chemin avec cette base de sons liés à des champs magnétiques. Je ne suis pas un spécialiste du field recordings, donc même si je suis venu faire plusieurs prises sur place – ce qui correspondait à la commande – j’ai aussi beaucoup travaillé sur des fréquences qui répondraient aux environnements traversés. Il y avait une idée de densité à creuser en jouant sur deux modes : être noyé dans la végétation mais en même temps rester au bord de cette présence urbaine environnante, représentée par cette rocade d’autoroute dont le bruit est constant. Il y a de l’immersion, mais il y a aussi de la tension. C’est une zone qui est particulièrement polluée auditivement, avec ce rideau continu de sons. C’est donc difficile d’isoler quelque chose à ce niveau mais cette contrainte m’a plu et j’ai donc souhaité jouer de cette difficulté autour d ‘un axe, d’un parcours à creuser, un peu comme dans un entonnoir dans lequel tu t’enfonces. »

De quoi offrir en tout cas toute une gamme complète d’impressions paysagères, plus ou moins à mettre entre toutes les oreilles, mais ouvrant sans aucun doute grande la marge de progression d’un projet de Paysages Sonores, et donc du festival PanOramas lui-même, dont on imagine bien la vocation circulaire future autour de toute l’agglomération bordelaise.

 

Laurent Catala

TAGS:

A LIRE AUSSI

PARTAGER CET ARTICLE

  • Subscribe to our RSS feed
  • Share this post on Delicious
  • StumbleUpon this post
  • Share this post on Digg
  • Tweet about this post
  • Share this post on Mixx
  • Share this post on Technorati
  • Share this post on Facebook
  • Share this post on NewsVine
  • Share this post on Reddit
  • Share this post on Google
  • Share this post on LinkedIn

AUTEUR

Muriel had written 234 articles for Magazine MCD