Pedro Morales expose « Manuel de civilité pour les petites filles » à la Maëlle Galerie à Paris

Pedro Morales (Maracaibo, Venezuela, 1958) est un des pionniers de l’art numérique au Venezuela. Son œuvre se situe au point de rencontre entre la culture online et le folklore local, qualité rare dans l’art.
Cette particularité se traduit dans son travail par des ré-interprétations ou des reconstructions de la réalité, au travers de dispositifs électroniques et de mondes virtuels qui s’appuient sur l’imaginaire socio-politique du Venezuela. Dans ses recherches – conflits armés, mémoire urbaine, artisanat, sexualité et échec du projet socialiste au Venezuela – sont des thèmes récurrents. En 2003, il représentait le Venezuela pour la 50e biennale de Venise avec une œuvre de Net Art, City Rooms, qui mettait en scène le conflit politique de Caracas dans un univers virtuel.

Stéréogrammes anaglyphes hybrides

Stéréogrammes anaglyphes hybrides – Serie Broderies érotiques

 

L’œuvre de Pedro Morales est presque unique dans le contexte de l’art contemporain vénézuélien, pays où l’accès à la technologie et à Internet est difficile. Les formes d’art présentées dans son travail restent encore des manifestations marginales. Au Venezuela, le Net-Art, les jeux vidéos, la réalité virtuelle et la réalité augmentée étaient des moyens quasi inconnus pour des artistes et commissaires d’art de sa génération. De fait, son œuvre est encore peu répertoriée. Cet entretien a été fait avec l’intention de générer une première approche documentaire de son travail.

 

Entretien avec Pedro Morales.

pedro

Propos recueillis par Rolando J. Carmona, commissaire d’exposition.

 

Rolando J. Carmona : Dans quel champ se situe votre travail artistique ?

Pedro Morales : Mon travail représente des réalités qui m’habitent, des expériences d’une maison-univers. Ce sont des stéréogrammes digitaux, des animations digitales et jeux vidéos avec dispositifs de réalité virtuelle, l’utilisation du Web comme support, les recherches des dernières années qui impliquent l’usage de technologies appliquées à la téléphonie mobile, les codes binaires (2D-codes) et l’utilisation des techniques d’impression 3D .

 

RJC : Quel est le fil conducteur de vos recherches ?

PM : La relation intrinsèque entre la science et la beauté, aussi même l’interactivité avec le public. Il y a des thèmes et des préoccupations qui sont le produit de l’influence de l’Internet sur le monde dans les dernières décennies. Le sexe par exemple est habituellement un sujet de la vie privée dans la plupart des sociétés, mais aujourd’hui Internet rend sa présence permanente. Je traite de cette thématique en me servant de fractales, du concept de réalité augmentée et au moyen de stéréogrammes anaglyphes hybrides. Cette recherche me permet de représenter un phénomène unique du 21e siècle : la pan-communication. Tout et tous sommes porteurs et transmetteurs d’informations dans n’importe quelle combinaison possible au moyen de l’Internet mobile et des codes 2D (QR et Microsoft Tag).

Abugrahib the memory hole (2004)

Abugrahib the memory hole (2004)

 

RJC : Vous étiez initialement peintre. Quand avez-vous commencé à intégrer la technologie dans vos œuvres ?

PM : J’ai reçu une formation technique qui m’a permis dès le départ d’être en lien avec l’informatique. En 1988, j’ai acquis un IBM PC 8088 XT EGA couleur et je me suis attelé pendant des mois à découvrir les possibilités esthétiques infinies des nouveaux codes que ce nouvel outil m’offrait. J’ai mis crayons et pinceaux de côté et de cette « retraite » est sorti La Miranda (1989).

 

RJC : Votre œuvre La Miranda (1989) est une des premières œuvres numériques répertoriées au Venezuela (après les propositions générées par Alejandro Otero  et Rolando Peña au laboratoire IBM). Pourriez-vous nous parler de cette œuvre ?

PM : L’animation vidéo La Miranda est ma première œuvre numérique. C’est une pièce littéralement peinte pixel par pixel, et tableau par tableau en utilisant le programme Story Board Plus IBM 1987, Microsoft Windows 3.1 et DOS avec un PC IBM XT 8088, EGA 16 couleurs et un disque dur de 30 Mo. Mon objectif avec  La Miranda était de recycler le souvenir, et l’oubli aussi, de le sortir du marasme qui régnait depuis des années à Maracaibo. A travers une séquence de tableaux littéralement peinte avec la lumière, l’œuvre propose un parcours de la vielle ville et d’une maison qui est à la fois un univers en soi, rempli de souvenirs et d’objets personnels. A ce moment, je cherchais à « dématérialiser » mon travail pictural.
La Miranda a remporté le premier prix du « IIe salón de arte del reciclaje en Maracaibo » (1990.)

La Miranda (1989)

La Miranda (1989)

 

RJC : Vous êtes un cas exceptionnel de l’art contemporain vénézuélien. Dans les années 90, seuls Yucef Mehri et vous utilisaient la programmation et Internet pour vos œuvres. Qu’est-ce qui vous motive à continuer ainsi ?

PM : Le fait d’être convaincu des possibilités infinies qu’offre le médium digital pour le maniement total de l’image et de la vidéo, le fait de croire aux potentialités esthétiques à découvrir avec chaque nouvelle avancée technologique, la découverte d’alternatives qu’offre ce nouveau médium pour la création 3D et le fait de pouvoir pénétrer le monde de la réalité virtuelle et des jeux vidéos.

 

RJC : Quelle est la relation de votre œuvre avec la culture populaire et l’artisanat ancestral vénézuélien ?

PM : Le projet El Sagrado Corazón analyse une image familière de l’iconographie religieuse hispano-américaine au moyen de l’emploi du premier fractal étudié en détail, la figure de Mandelbrot. Ce projet à reçu le prix de la recherche en art visuel du salon national Arturo Michelena (1993). Quelquefois, j’ai eu recours à des techniques ancestrales, comme la broderie, pour représenter des fractales codes QR et des stéréogrammes digitaux. Des experts ont ensuite brodé et tissé ce que je leur ai demandé.

 

RJC : Comment l’apparition de l’Internet a affecté ton travail ? Quelles œuvres en particulier avez-vous développé pour l’Internet ?

PM : Internet est un outil indispensable pour moi depuis 20 ans. Au début, ça a été  indiscutablement un moyen de faire connaître et diffuser mon travail. J’ai commencé à présenter mon travail à partir de 1997 sur le site pedromorales.com - Cityrooms.net (2002-2003) est l’œuvre la plus importante que j’ai développée pour l’Internet. C’est une pièce interactive qui fait appel à la technologie de la réalité virtuelle, et que le spectateur peut parcourir à sa guise. Parmi les autres œuvres utilisant Internet : la série Mobile Tagging Art (2008-2014), Un Tirito al aire (jeux vidéo, 2006), El Juego de la vida (jeux vidéo, 2004), Sebastían Mártir ( VRML – 1998), Miranda en la carraca (VRML – 1997), Arboles fractales (VRML – 1994)

Sebastían Mártir ( VRML – 1998)

Sebastían Mártir ( VRML – 1998)

Arboles fractales (VRML – 1994)

Arboles fractales (VRML – 1994)

 

RJC : Pourriez-vous décrire votre œuvre, City Rooms, qui représentait le Venezuela à la 50e biennale de Venise ?

PM : City Rooms est une œuvre numérique (VRML) qui implique le spectateur de manière conviviale, faite pour être observée et appréciée directement sur le réseau et qui offre la possibilité de participer et d’intéragir avec les espaces fractales de mon œuvre. L’espace virtuel a été créé en utilisant les logiciels 3D Max (Autodesk), Internet SpaceBuilder et Internet Scene Assembler (Parallel Graphics). Ce sont des outils qui permettent la création de scènes 3D dynamiques et interactives. Un foyer-univers protège, derrière des murs dénudés, l’intimité des gens submergés dans un espace urbain unique et homologateur. L’observateur dispose d’un visualisateur VRML et peut visiter l’œuvre de façon autonome. En soulevant les voiles, en passant les portes, en ouvrant les fenêtres, l’observateur peut entrer dans ces pièces et découvrir les personnages qui les habitent, qui nous habitent aussi, malgré les contradictions et les conflits.
En parcourant ces espaces, l’observateur peut avoir accès au mobilier et aux objets personnels des habitants. Dans l’esprit de l’esthétique des jeux vidéos, le visiteur explore librement les éléments et parcours l’espace d’une presque-ville qui devient, peu à peu, de plus en plus personnelle. En parcourant l’œuvre, on peut explorer l’espace urbain commun : la ville normalisée qui loge et contraint la foule dans les rues. Seul le retour aux espaces intimes permet un autre style de vie. Du fait de pouvoir « naviguer » de pièce en pièce, le spectateur s’approprie l’œuvre : il peut fouiller dans un tiroir ou observer les objets posés sur une table, se confronter à l’intimité du foyer nucléaire, à ce qui se répète chaque jour dans la vie de chacun : le comportement socio-politique, la nudité, le sexe, les croyances religieuses, les souvenirs. Cela permet un moment d’intrusion à l’intérieur de cet ultime et irréductible refuge de l’âme, d’être transporter dans cet instant intemporel où ce foyer devient sien.

 

RJC : Pourquoi cette œuvre n’a t-elle pas été exposé au pavillon vénézuélien ?

PM : Mon œuvre City Rooms a été censurée par les autorités vénézuéliennes parce qu’elle était considérée comme irrespectueuse pour l’image du pays, ce qui a résulté d’une interdiction de la présenter à l’intérieur du pavillon vénézuélien. Cela dit, City Rooms était l’œuvre officielle qui devait représenter le Venezuela pour la biennale. Elle a donc été présentée à Il Giardin, en face du pavillon vénézuélien, pendant trois semaines après l’inauguration de la biennale, avec des équipements portatifs et une installation de plusieurs centaines de mètres de drapeaux vénézuéliens. C’était le produit d’une action populaire de personnalités du monde culturel vénézuélien. Le thème de cette biennale était « La Dictature du spectateur ». Mais du fait d’être une œuvre faite pour Internet, City Rooms pouvait échapper facilement à la censure.

 

RLC : Était-ce l’intention de City Rooms de diffuser des images de porno-misère? Pouvez-vous nous parler de votre relation au contexte de l’époque ?

PM : Avec City Rooms, l’intention était de montrer l’instant socio-politico-culturel que vivait le Venezuela à ce moment, par le moyen d’un monde virtuel créé pour être observé sur Internet à la façon d’un jeu vidéo. C’était une manière de réaffirmer que l’art est le reflet fidèle de son époque et du moment que les gens vivent. Il n’y avait pas d’intention particulière. Chacun peut la parcourir à sa guise et rencontrer ou pas des situations qui seront perçues de manière différente. C’est sans doute un univers virtuel avec de multiples lectures possible. On peut y trouver, selon le parcours qu’on y fait, des manifestations pour et contre le gouvernement, des références spécifiques à la misère et à la corruption, à l’ingérence cubaine dans notre politique de l’Etat et  l’utilisation de Bolívar comme façade.

Bolivar, it's not ok

Bolivar, it’s not ok

 

RJC : Jusqu’à City Rooms vous aviez développé une œuvre marquée par la sauvegarde de la mémoire et de la réalité quotidienne de votre pays. Comment êtes-vous passé de cette thématique à celle de la sexualité ?

PM : C’est une thématique qui me préoccupe et qui préoccupe à peu près tout le monde. Au Venezuela en particulier, cela fait 15 ans que l’on vit dans l’omniprésence de la thématique politique. C’est une histoire obscure où les acteurs principaux se comportent comme des délinquants. Passer d’une thématique à l’autre a été un acte conscient de libération.

 

RJC : Comment la relation entre le réél, l’irréél et les « virtualismes » est mise en évidence dans votre œuvre ?

PM : Lors de l’exposition au musée Alejandro Otero de Caracas, María Elena Ramos a parlé de « tableau dans un tableau » à propos de mon travail. Cette perception persiste car la technologie permet une première lecture aparente de l’œuvre et une seconde qui est virtuelle, que ce soit dans le cadre de la pan-communication, de la réalité augmentée ou de décors qui nécessitent une réflexion a posteriori. J’utilise la même technologie qui nous a habitué à des réflexes de réaction immédiats, mais pour inviter le spectateur à s’arrêter, à observer et à faire appel à son pouvoir d’étonnement. Deux mondes convergent dans mon œuvre, liés par la beauté que génèrent la science et les avancées technologiques.

 

RJC : Dans le cas de vos œuvres stéréographiques, comme les Broderies érotiques, l’image se construit à partir d’un décor virtuel. Cette série doit-elle être comprise comme une ré-interprétation de la problématique sculpturale ?

PM : Un stéréogramme est une image bi-dimensionnelle qui, en étant observée de manière adéquate, peut donner lieu à la vision d’une image tri-dimensionnelle générée par la manière dont les yeux perçoivent l’image depuis deux points de vue légèrement différents. Je construis mes stéréogrammes anaglyphes en plaçant deux caméras légèrement séparées sur un décor virtuel avec des acteurs virtuels. Ce sont effectivement des sculptures créées dans un univers virtuel qui adoptent des postures et des positions déterminées en fonction de la force et du mouvement que j’applique à leurs différentes parties. Pour ça, j’utilise des logiciels qui génèrent des volumes, tels que 3Dmax, Maya et Truespace. Les positions adoptées par les personnages représentés dans la série sont issues du Kama Sutra. Tous les éléments que composent le décor sont couverts par des textures qui proviennent de graphismes trouvés sur Internet. Les images ainsi fixées par chaque caméra sont ensuite teintes en bleu ou rouge pour pouvoir ensuite être superposées pour obtenir le stéréogramme anaglyphe hybride qui peut être observé à l’aide de lunettes 3D.

 

RJC : Y a-t-il une relation entre la sexualité et la politique dans certaines de vos œuvres (par exemple par l’utilisation d’images homo-érotiques, ou par la sexualisation des relations de pouvoir politique au Vénézuéla) ?

PM : Lorsque ma pièce City Rooms a été censurée par le gouvernement vénézuélien en 2003, je me suis senti véritablement traqué. Après ces tourments, j’ai choisi d’abandonner le sujet de la politique pour celui de la sexualité afin de poursuivre ma thématique générale de réalité à deux niveaux, sans avoir à vivre dans la tristesse et la frustration. Un stéréogramme de 2007, RojoRojito, élaboré avec des roses de satin, cache l’image d’une femme en train d’être violée par deux hommes en bottes et béret. Plus récemment, avec Misericordia et Nos están matando, je traite du thème de la violence officielle et de la répression. C’est comme ça que j’ai réalisé la transition vers l’érotisme, un thème qui requiert aussi d’être traité avec intimité, qui reflète nos secrets, qui réveille nos angoisses et qui révèle un seuil dont seul peut se rapprocher celui qui le souhaite vraiment. Tout comme mes œuvres, le Venezuela doit être perçu selon deux niveaux de lecture : un apparent, qui à première vue raconte une histoire qui pourrait en rester là, et un autre niveau qui découvre d’autres vérités plus intimes : ce qui se vit sous les couvertures de la réalité !

 

RJC : Votre série Broderies érotiques cache des scènes pornographiques captées sur Internet. Y a-t-il un certain moralisme dans le fait d’occulter la sexualité ?

PM : Ce n’est pas mon genre. Au contraire, je souhaite créer une complicité avec le spectateur. L’érotisme de mes broderies n’est pas explicite. Il requiert une certaine patience, un désir croissant de découvrir l’œuvre par un état de concentration (…). Le niveau de communication avec l’œuvre est personnel et individuel – éventuellement empathique. Il peut y avoir une certaine empathie dans le fait que l’œuvre propose une expérience unique pour chaque personne, dans un contexte d’intimité totale, bien qu’en étant au milieu des autres.

 

RJC : Quelles sont vos recherches actuelles ?

PM : L’informatique accompagne mon travail depuis 1988. Et depuis 2010, la technique d’impression 3D est mon outil principal de création. Aujourd’hui, je souhaite approfondir son usage pour la création de volumes, sans pour autant abandonner l’esthétique des fractales. Je continue mon travail sur le Mobile Tagging Art. C’est un terme que j’ai créé en 2008 pour définir les œuvres artistiques qui utilisent les processus de scannage, de décodage et de lecture pour révéler les contenus, sans sacrifier l’esthétique d’une œuvre d’art. Mes recherches en art seront toujours caractérisées par ce lien – presque érotique – entre science et beauté.

 

Shanghaï lover (2010)

 

L’événement sur Facebook : https://www.facebook.com/events/366804956810929/?fref=ts

Vernissage le 25 novembre 2014 à 18h30 à la Maëlle Galerie

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AUTEUR

Muriel had written 234 articles for Magazine MCD