PRÉSENCES électroniques GENÈVE

LA PASSE DE TROIS

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Et de trois ! Désormais bien rivée dans le paysage musical des bords du lac Léman, la version genevoise du festival Présences électroniques du GRM, toujours initiée et programmée par Jérôme Soudan et l’équipe du festival Electron, poursuit sa très intéressante expérience de prolongement et de transfiguration du festival parisien d’origine. Une passerelle tendue entre les musiques électro-acoustiques et acousmatiques, et celles héritées des cultures électroniques plus industrielles et dancefloor, qui partagent à travers des histoires et des générations différentes le même goût pour la manipulation du matériau musical électronique.

Pour cette troisième édition, changement de décor pour la programmation de première partie de soirée. Inaccessible pour travaux, le Théâtre de l’Alhambra cède sa place au Casino-Théâtre, un lieu à la configuration plus étroite, livrant un son plus mat, moins ample ce qui fut parfois dommageable en termes de spatialisation mais néanmoins aussi moins propice à la réverbération. Autre point de rupture, le large balcon à l’étage a obligé les techniciens du GRM a positionné leur acousmonium, leur orchestre de haut-parleurs, de façon à doubler les effets de projection sonore à l’identique sur les deux niveaux. Pour les nuits, le temple alternatif du Zoo de L’Usine restait lui de rigueur, avec un système de diffusion pensé en 4.1. pour poursuivre cette idée de multidiffusion dans un registre plus dansant.

Passerelles électroniques
L’ouverture des dispositifs électro-acoustiques et acousmatiques vers les musiciens des cultures électroniques plus actuelles est une donnée fondamentale du festival Présences électroniques Genève (PEG). Après avoir focalisé principalement sur des artistes d’obédience techno ou industrielle (de Ben Frost à Biosphere en passant par Monolake ou Wolfgang Voigt), les performances programmées au Casino-Théâtre cette année mettaient davantage l’accent sur une génération d’artistes expérimentateurs plus ancienne, mais au rôle fondamental dans le défrichage des musiques électroniques ambient et expérimentales telles qu’on les connaît aujourd’hui.

Moitié des légendaires Cluster, Dieter Moebius sondait l’espace auditif avec une singulière virulence sous des dehors de vieux monsieur tranquille. Une sorte de click’n’cuts magmatique qui dégageait une puissance chirurgicale dans ses modulations dantesques. Jouant de leur science de la manipulation des sources, le duo Zoviet : France a sans doute trop privilégié la linéarité dans la trame longue, chaude et envoutante qui a constitué leur set. Un problème de durée, les séquences jouées à PEG étant parfois trop courtes pour totalement installer un climat pérenne. Pourtant, les subtiles mises en relief des détails venant briser la régularité tonale, ces voix soufflées et autres petits effets louvoyant dans l’espace, s’ouvraient comme autant de pistes potentielles. Et sans aller, jusqu’à refaire l’excellente adaptation du Variations VII de John Cage qu’ils avaient réalisée il y a deux ans au Palais de Tokyo, on aurait aimé plus de matière à croquer.

Au rayon des pionniers convoqués pour l’occasion, c’est donc l’Anglais Chris Watson (ex-Cabaret Voltaire) et grand ordonnateur des musiques environnementales qui a sans doute le plus impressionné. Sa création s’appuyait ainsi sur la mise en résonance de prises réalisées en Antarctique, et d’autres la veille même à Genève. J’ai eu cette idée en arrivant à Genève, car la ville est entourée de glaces et de neige, explique Chris Watson. Hier, je suis donc allé enregistrer les sons des vagues sur les bords du lac. J’avais ensuite toutes ces prises faites il y a deux ans en Antarctique à l’occasion d’un documentaire pour la BBC. Tous les sons proviennent d’animaux, des phoques, des orques, que j’ai enregistrés à partir de trous de 2m creusés dans la glace et dans laquelle je descendais mon micro. L’eau permet de capter des sons à des kilomètres. C’est le même principe pour ces bruits de captation de glaciers qui s’effondrent. J’étais sur l’eau mais à quelques centaines de mètres. C’est ce que j’appelle du « fishing for sound ». Dérivation glacée aux reflets de bestiaire sonique, la pièce de Chris Watson se révèle du coup comme un étrange dialogue entre réalité et onirisme, un voyage à la fois sensuel et sauvage.

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Cette invitation à transposer les éléments sonores dans un registre plus imagé et imaginaire était sans doute aussi dans les velléités du Moritz von Oswald Trio, où se retrouve outre Maurizio (fondateur des labels Basic Channel et Chain Reaction, apôtre du techno-dub minimal allemand; faut-il le rappeler), Max Loderbauer (de Sun Electric) et Vladislav Delay aux percussions. Une invitation en l’occurrence ici à une vision très « free » de la musique électronique, replacé dans un contexte à la fois abstrait et rythmique, où improvisations et décalages de percussions entrent en collision avec des beats primitifs et des passages plus atmosphériques. Un concept séduisant mais au fil un peu trop décousu ce soir-là, malheureusement.

Paradoxalement moins expérimentale, la prestation de la jeune Emika fut sans la doute la plus étrange du programme. Estampillée d’une réputation croissante dans un domaine techno-pop où la tendance musicale actuelle est de céder le plus souvent à la facilité, la jeune anglaise fraîchement établie à Berlin avait choisi d’explorer un registre chanson en mode spatialisé. Si des expériences en ce genre ont déjà été menées à Présences électroniques — on se souvient d’Emilie Simon à Paris — et que l’usage du dispositif requiert de ne brider aucune tentative stylistique, sa performance s’avéra pourtant un peu hors-sujet. Poses et gestuelles lascives, paroles souvent des plus mièvres, le résultat eût le mérite de rester pourtant dans une certaine ambivalence, où quelques nappes et effets, quelques coups de semonces très Berghain par instants, offraient autant de pistes véritables à creuser (notamment sur le dernier titre « Sing to me »). Il serait dommage de laisser Emika au milieu du gué où elle s’est avancé avec un certain courage, mais on ne lui donnera pas pour autant un blanc-seing pour refaire la traversée.

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Le retour de Speedy J
Le Zoo de l’Usine porte sans doute très bien son nom. Ici, c’est une véritable faune qui se bouscule, au deuxième étage du bâtiment-squat le plus célèbre de Genève, partageant le niveau avec un bar punk sans vergogne, le Moloko, et avec en arrière-salle le cinéma plus loufoque du coin, le Spoutnik. On se demande dès lors toujours un peu comment le public va répondre quand un festival comme Présences électronique Genève choisit de s’installer dans les lieux pour une expérience de soirée dancefloor en configuration « projection sonore » un peu plus réfléchie qu’à l’accoutumée.

De fait, il répond plutôt bien. Car, au-delà du concept, la soirée garde avant tout son immédiateté festive, livrée prioritairement aux assauts soniques de la frénésie rythmique. Lors de la première soirée, la présence des Parisiens de dDamage (duo composé des deux frères Hanak) a pourtant élargi l’horizon sonore vers un électro-clash très punk dans l’esprit, où les boucles électroniques insufflaient une énergie rock que venait surligner les hurlements vocoderisés de JB Hanak au micro. Dans une approche un peu différente, les invités berlinois du second soir — en l’occurrence Anstam (protégé des Modeselektor sur la sous-division dubstep de Monkeytown, 50 Weapons) et Shed (une des références du label Ostgut Ton) — ont eu le mérite de faire oublier un peu la sempiternelle minimal-techno berlinoise pour exposer d’autres humeurs plus graveleuses. Si Anstam a surtout brillé par la qualité — indéniable — de ses breaks inventifs, la palme revient sans doute davantage à Shed qui a véritablement essayé d’utiliser le dispositif en surround de la salle, masquant le plus souvent ses beats massifs (mais peu fréquents) dans des paysages ambient plus sombres et ambigus. Pas forcément la solution la plus dansante cependant.

Pour cela rassurez-vous, le public en a eu pour son compte, avec deux approches pourtant totalement différentes. Le premier soir, place au format old-school avec le revenant Speedy J; ancienne gloire de l’intelligent-techno electronica des années 90 et du label culte Novamute) dont on se remémore encore dans les milieux autorisés les superbes afterparties au feu-Tresor berlinois. Si aujourd’hui, Speedy J œuvre plus dans un profil DJ club classique, il est indéniable qu’il a de beaux restes, chose qu’il a pu démontrer au cours de plus de trois heures de set (un live de quarante minutes, suivi d’un mix sans fin). Certes, on peut du coup parfois avoir l’impression que le musicien néerlandais cède à des enchaînements faciles ou attendus, mais c’est souvent pour mieux prendre le virage dans la partie qui suit, faire vriller quelques patterns dans une boucle subitement ultra acide, ou la flétrir dans un flot d’effets plus contrits.

Le deuxième soir, l’immédiateté un poil racoleuse des Londoniens AutoKratz a su faire une certaine unanimité. Leur approche ouvertement future techno, en fait un mélange de gros son turbine, et de vieilles recettes électro rafraîchies façon Simian Mobile Disco, a séduit un public visiblement avide de mélodies tronquées mais audibles. La preuve que Présences électroniques Genève en configuration dancefloor brasse encore plus large qu’il n’y paraît.

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Le ballet des générations
Le désir d’ouvrir les modalités de diffusion multiphonique de l’acousmonium vers les nouveaux courants et artistes électroniques pour qu’ils les expérimentent et se les réapproprient ne doit cependant pas masquer le travail des jeunes compositeurs choisissant de rester dans une ligne de composition « objets-sonores » plus proche de celle définie par le père du GRM, Pierre Schaefer. Ni non plus d’ailleurs, étouffer l’écho donné à quelques-uns des compositeurs les plus doués du genre, par l’interprétation de quelques-unes de leurs pièces, directement à la console par Christian Zanési himself, directeur artistique du GRM, et à l’origine de cette idée séminale d’un rapprochement possible et souhaitable entre toutes les familles de l’électronique.

Chaque ouverture de soirée au Casino-Théâtre fut ainsi l’occasion de redécouvrir une pièce d’un compositeur historique affilié au GRM. Une véritable réussite en la matière tant les deux pièces retenues s’avérèrent remarquables. Compositeur peu connu mais à l’évidence doué, Alain Savouret est collaborateur du Groupe de Musique Expérimentale de Bourges depuis 1973. Sa pièce L’Arbre et caetera, qui date pourtant de 1972, fit sensation par son évidente capacité de rapprochement entre les sonorités électroniques concrètes d’origine qui l’introduisent et la montée sonique plus actuelle qui la conclut. Pièce aride et radicale, elle opère de fait un étrange basculement intemporel particulièrement révélateur un festival-passeur comme PEG. C’est une pièce très années 60, explique Christian Zanési. De la musique-objets, mais où la musique suit les mouvements de la main sur la console, et où le travail des sons a été adapté technologiquement aux magnétophones 4 pistes à bande magnétiques qui sont apparus au début des années 70. Alain Savouret a été un des premiers à oser entrer dans cette matière, a coupé, remonté, collé, des bouts de bandes aussi épaisses. Personne n’osait le faire à l’époque.

Le lendemain soir, le choix du Turpituda de 1978 d’Ivo Malec confortait encore cette idée que le GRM disposait bien d’un répertoire à l’épreuve du temps et du choix — on comprend mieux la pertinence de mener depuis un an et demi un travail de réédition de vieilles perles sous le nom de code Recollection GRM, avec la sous-division du label autrichien Mego du même nom. La pièce d’Ivo Malec incarne très bien cette pertinence maintenue du propos sonore à travers le temps, en déroulant un menu à la volubilité électronique truculent et abrupt. Une radicalité poétique à l’expressivité forcenée, aux gargouillis féroces et autres intonations plus ubuesques, laissant clairement entendre quelques effets annonciateurs de la techno et de l’electronica / click’n’cuts des années 90.

Heureusement, cette pertinence n’est pas seulement un combat d’arrière-garde. Elle intéresse encore, sous une forme directe — celle de la composition et de la projection depuis la console —,  une nouvelle génération de musiciens électroniques. Au rang des bonnes surprises, la première soirée dévoila ainsi aux travers des prestations de deux jeunes compositeurs D’Incise et Zimoun, une tendance certaine à la lenteur et au minimalisme. S’ils se réfèrent dans la forme aux procédés acousmatiques habituels, on peut donc bien sentir qu’une culture électronique plus récente a également fait son œuvre dans les influences sur les scénarios sonores présentés et surtout, sur le tempo qui les berce. La pièce du jeune artiste suisse d’Incise se révéla ainsi profondément organique, subtile et chatoyante dans sa succession de son ténus, de chuintements, de craquements, d’infrabasses ronflantes et de points d’orgues plus aigus. Une sobriété habilement spatialisée et prégnante que son compatriote Zimoun vint habilement compléter en la ramenant dans une structure plus verticale, une montée excessivement progressive, presque rampante, propulsant des scories sonores de plus en plus manifeste d’un arrière-plan discret à une occupation de l’espace beaucoup plus consistante.

Le deuxième soir, ce fut au tour du jeune genevois 4-5 / Am-Pm de mettre l’auditoire dans sa poche avec une étrange relecture acousmatique de phrasés ambient découpés et de tonalités électroniques en apesanteur. Un fil conducteur en surbrillance de rythmiques ascétiques, de lignes dubby cotonneuses, de vibrations froides qui s’achevait dans de cristallins tintinnabulements d’inspiration gamelan. Une expérience d’apesanteur pure qui laisse en tout cas augurer de la capacité d’un festival comme PEG  à continuer à dresser les contours, transgenres et transgénérationnels, de la diversité expressive la plus vivante des musiques électroniques.

Laurent Catala

> www.presenceselectroniques.ch

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AUTEUR

Laurent Diouf had written 467 articles for Magazine MCD