Printemps Sonique à Paris

 

Incarnée par Sonic Protest, la formule la plus consistante d’un festival de musiques défricheuses modernes (entendez par là mêlant musiques noise, expérimentale, avant-garde, free-jazz, post-indus, post-techno, art sonore, etc..) a continué d’infuser dans nos oreilles à l’occasion d’une édition 2017 qui a mis la barre haute en termes de découvertes, de têtes d’affiches (in)attendues et de soirées plus judicieusement thématiques. Une équation qui fait des adeptes avec l’émergence dans la foulée de la première mouture du festival Frisson Acidulé d’Arrache-toi un Œil. La bande-son d’un printemps sonique parfait.

Festival itinérant – avec plusieurs dates en province – Sonic Protest 2017 a mis les bouchées doubles sur ses dates parisiennes, avec un florilège de propositions artistiques essaimant sur deux semaines de programmation. Si le cinéma (avec des films sur Nihilist Spasm Band ou Tony Conrad), l’art sonore (avec l’étrange performance à base d’objets hétéroclites de Pierre Berthet et Rie Nakajima, ou les installations plastiques musicales de Sarah Kenchington), voire même les performances théâtrales burlesques pour enfants (avec un étonnant Jean-Louis Costes) étaient de sortie, c’est tout de même la partie musicale qui restait le porte-voix le plus vociférant de la manifestation.

This Is Not This Heat  © Sonic Protest

This Is Not This Heat @ Centquatre © Sonic Protest

 

Dans ce registre, Sonic protest impose sa patte, avec un mélange toujours aussi aiguisé d’artistes cultes plus ou moins (in)attendus et de soirées thématiques résonnant comme autant de niches impromptues. Dans le premier axe, le concert de This Is Not This Heat au Centquatre avait des allures de grand raout pour amateurs de free-rock seventies. Mais malgré de très bons moments (l’intensité foisonnante de « Testcard/Horizon Hold » et « Makeshift Swahili », les vibrations plus éthérées d’« Independence »), la nouvelle formation extensive mise sur pied par le duo de survivants du trio originel – le batteur Charles Hayward et le guitariste Charles Bullen – a trop joué la carte des arrangements et de la clarté pop, perdant ainsi en chemin la ligne originelle non-musicale et décousue : une manière de confirmer en tout cas que This Is Not Heat n’était en effet pas This Heat. Plus convaincant sur la durée, le concert de Nurse With Wound à l’église Saint-Merri, a bénéficié de surcroit d’un son optimum – pas toujours facile dans cette enceinte volumétrique difficile à sonoriser -, de superbes visuels projetés et de l’habile complémentarité unissant Peter Stapleton à son désormais très stable trio d’acolytes (Andrew Liles, Colin Potter et Matt Waldron, plus Quentin Rollet au saxo pour l’occasion).

Le résultat, une déferlante de collages post-ambient noyé dans une matrice free-jazz électronique et extatique, a été des plus brillants même si le final aurait mérité mieux que ce cut trop abrupt. Autres gros noms attendus, ceux de Rashad Becker et de Wolf Eyes. Nouvelle figure de l’ambient/electronica organique au sein du label Pan, le producteur allemand est resté fidèle aux Instants Chavirés à ses babillages électroniques très Bob Ostertag. Mais privé de ses effets spatialisés et acousmatiques, sa musique finissait par perdre un peu de sa chair. Toujours à Montreuil, mais du côté de la très belle salle de La Marbrerie, le trio américain emmené par le chanteur Nate Young a semblé cédé un peu à sa léthargie tellurique, trop replié sur son blues/noise erratique et torturé pour emballer un public pourtant conquis d’avance. Une alchimie plus recommandable sur disque –  le très bon Undertow récemment sorti sur leur nouveau label Lower Floor – que sur scène où on regrette parfois leur ancienne posture plus explosive.

Wolf Eyes  © Sonic Protest

Wolf Eyes @ La Marbrerie © Sonic Protest

 

Musiques brutes…et bancales !

Comme on peut l’attendre d’un festival défricheur, Sonic Protest 2017 a surtout réussi son coup du côté de ses plateaux annexes, plus tournés sur ces rencontres insolites dont Sonic protest a le secret. On a ainsi pu apprécier la rotation physique et électro-acoustique (23 minutes chacun) des musiciens expérimentaux estampillés par le label Art Kill Art (avec une mention spéciale aux performances de Yann Leguay, de Vincent Epplay et d’Arnaud Rivière, pour une conclusion sonique percussive !) à l’église Saint-Merri, les scénarios sonores iconoclastes réunissant au Générateur l’inclassable performer Ghédalia Tazartès et le plus technoïde Low Jack, ou, à la Marbrerie, les pulsations trance acoustique à base de vielle à roue et de percussion de La Tène, et le free-noise jazzy post-Staer des Norvégiens de The Golden Oriola. Plus brutale, la prestation très réussie, mêlant hardcore et free-métal, des revenants américains de Flying Luttenbachers, emmenés par un Weasel Walter en grande forme derrière sa batterie, a tenu la dragée haute à celle non moins surprenante (quoique parfois un tantinet trop lyrique) des Indonésiens de Zoo, sorte de croisement entre MR Bungle, Ruins et un esprit gamelan trafiqué.

Outre ses élans de radicalité bien sentis, c’est pourtant la soirée dédiée aux pratiques musicales brutes (liant artistes et/ou publics en situation de handicap dans le cadre de deux journées de rencontres et de débats au Centre Barbara- Fleury Goutte D’Or) qui a réservé la meilleure surprise. Tout d’abord, par la performance touchante réunissant l’une des figures de l’art brut, André Robillard, au poète punk Alexis Le Forestier : une ligne post-punk, mélangeant comptines ubuesques et sonorités électriques très Bérurier Noir qui a dérider l’assistance. Ensuite et surtout, par le concert absolument magique des vétérans américains (ils existent depuis 1965 !) du Nihilist Spasm Band : une sorte de quintessence du psyché et du noise-rock originel ; un télescopage de Can, du Magic Band et de Mother of Invention, annonciateur de la no-wave et des collages d’un Peter Stapleton (Nurse With Wound) qui les a toujours vénérés. La liaison parfaite entre la musique brute … et bancale !

LaCabine_Frisson Acidulé© Baptiste Le Quiniou

La Cabine @ Frisson Acidulé © Baptiste Le Quiniou

 

Frisson Acidulé fait son cirque électrique

Pas le temps de verser une larme pourtant car le collectif de graphistes/rockers d’Arrache-Toi Un œil prenait immédiatement le relais pour la première édition de leur festival Frisson Acidulé, entre le FGO-Barbara et le très convivial Cirque Electrique de la Porte des Lilas. Trois jours d’irruption musicale bouillonnante où l’on a tout de même été un peu déçus par la première soirée – la plus métallique -, marquée par l’absence de Chaos Echoes, la prestation trop en surface de Monarch (moins de poses, plus de son SVP) et celle amusante mais un peu téléphonée des Japonais de Birushanah, avec ces percussions métalliques venant relever un ersatz d’Acid Mother Temple. Heureusement, la journée du samedi a offert quelques très bons moments comme la performance kraut-free-jazz du trio Futuroscope ou le heavy psyché puissant des illuminés Terminal Cheesecake. Mention spéciale également à la plus calme journée de clôture du dimanche, où l’on a pu s’extasier sur les ciné-concerts addictifs de Jessica 93 (sur les deux chapitres finaux du Häxan de Benjamin Christensen), priser le dark/folk chamanique d’Ashotoreth (sur La Montagne Sacrée d’Alejandro Jodorowsky), goûter aux bandes-sons ambient de La Cabine sur fonds de fêtes de monstres des traditions montagnardes européennes, ou se brûler les oreilles sur les arrangements telluriques d’Orval Carlos Sibelius (porté par les images volcaniques d’Haroun Tzaieff). A Paris, le  printemps sera sonique ou ne sera pas !

 

Laurent Catala

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AUTEUR

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