Rencontres Bandits-Mages 2016

Si le Berry, terre secrète et paganiste, peut revendiquer des liens particuliers avec la sorcellerie, il était naturel que le comité de programmation des rencontres annuelles Bandits Mages succombe au charme d’un imaginaire transgressif et décalé.
Le temps d’une quinzaine, Bourges s’est ainsi transformée en interzone, laboratoire d’expériences et d’incertitudes, espace-temps alternatif et iconoclaste, favorisant l’apparition de signes inattendus.

 

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C’est avec, en guise de coup d’envoi, la projection du cultissime La Jetée (1962), onirique court-métrage de Chris Marker, que curieux et initiés ont pu plonger dans le vortex. Dès le lendemain, ces derniers ont embarqué au Nadir pour une journée de workshops performatifs et de projections. Une première occasion de découvrir, sous l’appellation « Sorcellerie et écosexualité« , le travail des collectifs Quimeras Rosas et Proyecto Inmiscuir. Repoussant les limites des notions de genre et d’identités, les barcelonais restituaient « détonateurs corporels », un atelier questionnant les différents états du corps (meurtri, dansant, post-identitaire…).

Un deuxième rendez-vous avec Quimeras Rosas, cette fois entre les murs rafraîchis du Transpalette (centre d’art au cœur de la friche artistique de l’Antre-Peaux), a permis d’apprécier la performance « Transplant ». Dans une salle d’expo pleine à craquer aux airs de rendez-vous secret, le petit monde de l’art a alors participé, avec la bénédiction des tauliers, à une superbe actualisation destroy de la sorcellerie : des performers s’inoculant de la chlorophylle dans les veines dans un paysage au calme étrange.
Ce projet d’hybridation d’une précision insensée désamorce un certain nombre de mythologies païennes, tout en tissant des liens mystérieux entre performance intime et émancipation partagée, entre verdure berrichonne et carmin catalan.

© Amar Belmabrouk

© Amar Belmabrouk

Pendant ce temps, au sud de la ville, d’autres sorciers réinvestissaient les entrailles du Château d’eau. Derrière la façade de briques et de pierres et le fronton décrépi, transfigurant l’édifice néoclassique en atelier d’art collectif autogéré, se cachait le prototype Hall Noir. Cet espace réflexif proposait « Espècement », un workshop transversal auquel participaient les écoles d’art d’Angoulême, Biarritz, Bourges et Limoges. Quelques bribes de cet échange occulte furent transmises au public par l’intermédiaire de la radio de l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Bourges.
Les spectateurs heureux de s’immerger au coeur de pratiques minoritaires en constante évolution ont également trouvé leur compte dans une programmation cinéma résolument underground, vrillante et subversive.

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© Amar Belmabrouk

De l’anti road-movie PUMP, ovni sisyphéen signé Joseph David et Andrew Kötting (expérimentant une lenteur fondamentale, les réalisateurs sont juchés sur une voie désaffectée d’aérotrain entre Orléans et Paris) à l’échappée poétique du Plein Pays d’Antoine Boutet, ou au voyage mystique d’Annie Sprinkle et Beth Stephens (« An ecosex Journey »), les œuvres choisies conviaient les esprits curieux à prendre part au jeu délicieux des renversements de rôles, à traverser des histoires souvent absurdes. « Epizoda », une enquête loufoque, sous la houlette du Hongrois Béla Tarr et du jeune Britannique Graeme Cole, en est un parfait exemple (Graeme Cole sera prochainement en résidence EMAN#EMARE chez Bandits Mages).

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© Amar Belmabrouk

En dehors des classiques projections de films, le cinéma s’est aussi apprécié dans un esprit transdisciplinaire. En plus de diffuser son œuvre pionnière dans son entier, l’équipe de Bandits-Mages a ainsi eu la bonne idée d’inviter le réalisateur John Sanborn à participer à un workshop avec plusieurs étudiants des Beaux-Arts de Bourges. « Vidéo Encryption », l’installation vidéo qui en résulte, sera projetée en avant-première le 24 novembre à l’Hôtel Lallemant.

De même, le compositeur et musicien Alexis Desgrenier (du groupe suisse roman La Tène) et la cinéaste franco-péruvienne Rose Lowder ont communié lors d’un ciné-concert où le son répétitif et minimaliste d’une vielle à roue amplifiée accompagnait la projection de deux courts-métrages expérimentaux. Bonne fée ou sorcière inspirée de « cthulhu » (créature fantastique tirée de l’œuvre de H. P. Lovecraft), la philosophe américaine Donna Haraway aura imprimé de sa marque le petit monde du festival. Son œuvre fut abordée de manière performative, puisqu’il s’agissait, pour les participants aux différents workshops, non seulement de mettre en lumière sa théorie sur l’anthropocentrisme, mais aussi de dépasser l’apparente rigidité d’un tel manifeste en s’affranchissant de son sens premier. Et c’est bien l’appel de « cthulhu » que l’on a pu entendre retentir à l’issue de ces deux semaines de festival.

Tout comme ce monstre tentaculaire est doué de la capacité de relier les espèces, la galaxie Bandits-Mages a connecté entre elles les minorités et les marginalités de mondes usuels dans l’expérience d’une joie collective.
Bourges, capitale historique du Berry, cité attachante bien que moyennement funk, s’est ponctuellement muée en une zone de partage où soufflait un vent d’insolence et de critique, sous l’impulsion d’une faune éprise de musique et de liberté.

La teneur d’un tel festival tient du miracle comme de la nécessité absolue.

Antoine Rouzet

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Muriel had written 234 articles for Magazine MCD