Rencontres corps-à-corps à Bandits-Mages

Animalité body art ou performances musicales plus sensorielles, l’édition 2014 des Rencontres Bandits-Mages de Bourges s’attelaient avant tout à la mise en lumière de pratiques multimédia libérant le champ des expériences partagées les plus larges.

 

affiche

Festival à entrées – et lieux – multiples, les Rencontres Bandits-Mages de Bourges disposent pourtant d’un centre névralgique pulsatif : la friche de l’Antre-Peaux, un espace post-industriel de création libre dont le nom composé aux consonances cryptique et organique s’accorde plutôt bien avec l’exposition multimédia qui donnait la tonalité pour le moins crue de cette édition 2014.
Explorant les nouvelles technologies avec un regard acerbe et plutôt large – son champ d’investigation allant des relations homme-machine à la biotechnologie -, la galerie slovène Kapelica avait été invitée par le festival pour investir une partie du site. Sa mission étant d’exprimer ses formats radicaux rappelant d’une certaine façon l’animalité de l’homme, en replaçant le corps au sein de dispositifs et de performances clairement ancrés dans le body art, et sous diverses retranscriptions formelles (des captations vidéo du performeur Ivo Tabar, spécialiste en automutilation, à la présentation des « traces » laissées par de telles performances – tissus ensanglantés, etc.).
De fait, le public a pu ainsi au cours du premier week-end de Bandits-Mages goûter certaines expériences plutôt étranges. Celle de la Slovène Maja Smrekar, offrant littéralement son corps à une meute de chiens-loups – en parallèle de la présentation de son œuvre plastique / multimédia Ecce Canis qui met en synergie l’évolution d’un gène commun, porteur d’émotion et de plaisir, à l’homme et au chien. Ou encore, dans le cycle de performances parallèles It’s Time, programmé avec l’association Emmetrop (co-gestionnaire de l’Antre-Peaux) et dédié au champ expressif plutôt radical des subcultures post-identitaires du « genre » : queers, féministes, partisans du post-porn, en jouant les voyeurs des performances mêlant sexe et cyber-punk du duo Quimera Rosa par exemple.

 

 

La performance K9 Topology/Ecce Canis de Maja Smrekar

La performance K9 Topology/Ecce Canis de Maja Smrekar

 

Croisement des problématiques multimédia

 

Ce champ expressif corporel fort – qu’Ewen Chardronnet, un des commissaires du festival décline sous les trois axes de « cyberculture, animalité et exploration du corps idéologique, c’est-à-dire confronté à des situations oppressantes – handicap, hospitalisation, etc. » – avait aussi pour intérêt sa capacité à entrer en résonance avec le reste d’une programmation plus (traditionnellement) axé sur le film et la création audiovisuelle et sonore. Et ceci, dans le sillage d’une manifestation qui, créée il y a vingt ans par un groupe d’étudiants de Bourges – à signaler que les étudiants de l’école des Beaux-arts de Bourges conservent un espace de programmation en propre dans le cadre du pavillon programmatique Hall Noir – et initialement dédiée à la vidéo, est devenu depuis une référence en matière de programmation multimédia.

« Ce qui est particulier à cette année, c’est cette volonté de croiser les problématiques», explique Marta Jonville, directrice du festival « Autour de l’animalité, du corps, des questions de genre, d’une vision crue des choses, comme c’est également le cas à travers la programmation cinéma où nous avons  notamment invité le cinéaste Claus Löser, pour sa vision des rapports entre culture et totalitarisme, autour de l’ancien régime est-allemand par exemple. Avec les différents curateurs du festival cette année – Pacôme Thiellement, Isabelle Carlier, Sandra Emonet, Caroline Delaporte, Ewen Chardronnet -, nous avons voulu aller au-delà des interactions qui sont déjà en place entre les différents médiums, en faisant se rencontrer les différents acteurs. D’une certaine façon, nous avons un positionnement politique, un rapport à l’art en commun qui va dans le sens du festival qui est celui de présenter les différentes façons de montrer les images et d’entendre les sons aujourd’hui ».

 

Artaud Sentences

En l’occurrence, cette passerelle « corporelle » entre les différents segments de la programmation se retrouve avec évidence dans la partie performative, musicale et audiovisuelle, répondant au principe « alchimique » recherché par le programmateur Pacôme Thiellement.
Dans ce cadre, le projet Artaud Sentences, porté par le violoniste Eyvind Kang – membre de Secret Chiefs 3 et collaborateur de John Zorn et Mike Patton – autour de la rencontre entre la poésie d’Antonin Artaud (et notamment son poème Faites Le Mal) et la tradition musicale et chorégraphique coréenne prend tout son sens.

Le violoniste Eyvind Kang sur Artaud Sentences

Le violoniste Eyvind Kang sur Artaud Sentences

Après une lecture du poème d’Antonin Artaud par Hermine Karagheuz, la musique d’Eyvind Kang, accompagné de sa femme Jessika Kenney au chant et de la percussionniste Hyeonhee Park, offre une étrange expérience d’apesanteur sensorielle, entre brisures de la matière électro-acoustique et élévation de drones plus charnelles, que vient surligner dans un symbolisme hors d’âge les mouvements de danse à l’infinie lenteur – parfois repris à l’écran dans un formalisme pixellisé – de Hyeonmi Park.
« Les textes d’Artaud sont un peu une réponse au théâtre asiatique lorsque celui-ci est arrivé en Europe », explique Eyvind Kang. « Pour la performance, je voulais donc axer la musique sur le style musical coréen traditionnel qui est basé sur une approche très chorégraphique et, en même temps, y relier le texte chanté par Jessica, sur un principe de respiration faisant le lien entre les principes de la musique traditionnelle asiatique et le texte d’Artaud. La pièce exprime un rapport entre le corps et le temps, autour duquel nous improvisons. La langue a finalement peu d’importance car la respiration est la même pour tout le monde. » Il est intéressant de noter que ce rapport musical, transversal, à la respiration apparaît dans d’autres performances du festival – notamment dans les lectures musicales de poésies choisies de Marguerite Porete, où le souffle des mots travestis soniquement par Marie Möör entre en résonance avec le souffle vibratoire de la trompette de Pascal Deleuze.

Autre rapport organique et corporel essentiel transparaissant dans le programme, celui à la mémoire. Un lien dont se revendique également Eyvind Kang. « Un musicien parle d’abord avec le son, mais composer c’est se rappeler », explique –t-il. « Car, même si les possibilités de composition sont infinies, la plupart des compositions existent déjà. On ne s’en rappelle pas forcément consciemment mais un compositeur se rapporte souvent à ce qu’il a écouté précédemment. La musique passe donc par la mémoire et le corps. »

 

La danseuse Hyeonmi Park sur Artaud Sentences

La danseuse Hyeonmi Park sur Artaud Sentences

Ce rapport à une certaine forme de mémoire est visible lors de la restitution de la Master class de VJing Digital Pourpre, menée par Laurent Carlier de Vision’R. Elle y puise en quelque sorte sa matière première, à travers les différentes séquences filmiques collectées par chacun des jeunes VJs en herbe et replacées dans un montage performatif et multimédia live. Une technique caractéristique du principe de décontextualisation des images du VJing que Laurent Carlier résume en « une initiation à la prise de distance par rapport à une archive vivante ».
Plus cathartique, le concert du duo franco/anglais Larynx & Claw fait également appel à cet écho de souvenirs, venant compléter par des textes plutôt visionnaires une expression corporelle libérant physiquement sur scène sa nature musicale hard folk expérimentale.

 

Le travail autour de la voix de Gail priest

 

L’idée de respiration, de souffle sonore, garde cependant une certaine prévalence. Elle s’exprime en tout cas avec une pertinence certaine dans une large part du travail de l’artiste sonore australienne Gail Priest qui présente quelques-unes de ses pièces sur la petite scène de l’étage du restaurant La Soupe Au Choux. Bénéficiant d’une résidence auprès de l’équipe de Bandits-Mages (sur la thématique des sons du futur), dans le cadre du programme EMARE (« European Media Artists in Residence Exchange ») du réseau EMAN (« European Media Art Network »), Gail Priest utilise dans ses compositions sa propre voix, trafiquée, modulée, parfois en temps réel, qu’elle vient ajouter aux sources de synthèse électronique. Au cours de sa performance live, les matières vocales viennent ainsi fréquemment s’immiscer dans des colorations électroniques à la fois denses et sophistiquées, s’apparentant le plus souvent à un souffle organique complexe, caractéristique de ces matérialisations sonores empreints d’abstraction et de faux-bruitage.

 

Gail Priest en pleine performance live

Gail Priest en pleine performance live

Interrogée au cours d’une rencontre fertile en informations par le spécialiste du son Alexandre Castant (auteur notamment de Planètes Sonores, Radiophonie, Arts, Cinéma, Une Histoire Du Son Dans L’Art Contemporain), Gail Priest relie l’origine de cette pratique à ses débuts artistiques comme comédienne de théâtre et chanteuse, et à ses nombreuses collaborations transdisciplinaires, avec des chorégraphes ou des plasticiens, ou encore à ses activités de curatrice (ce qu’exprime particulièrement bien son choix de programmation de films et de pièces sonores d’artistes multimédia australiens – Robin Fox, Lawrence English – qu’elle a sélectionné pour le programme Listening Visions, présenté juste après son concert).

Pourtant, l’utilisation de la voix n’a pas toujours été une évidence dans son travail, même si elle est devenue depuis un élément-clef de son esthétique sonore, procédant d’un véritable équilibre entre abstraction et approche plus figurative. « Je n’utilisais pas du tout la voix au début », reconnaît-elle. « A l’époque, vers 2000, pas mal d’artistes sonores femmes utilisaient leurs voix et, du coup, j’avais peur d’être un peu cataloguée. J’avais aussi besoin de me dissocier de ce support car j’avais déjà utilisée ma voix dans les années 90, quand je chantais dans des formations folk. Puis, j’ai progressivement réalisé que c’était l’outil le plus adéquat pour moi, celui qui m’appartenait le plus car j’avais déjà une vraie pratique. J’ai donc en quelque sorte laissé la voix revenir dans mon travail, mais en jouant plus d’une approche instrumentale, avec un traitement électronique. » Dans ce rapport compositionnel et performatif à la voix, Gail Priest laisse entendre un certain nombre d’influences larges, allant de Laurie Anderson à Meredith Monk, en passant par les approches intuitives de John Cage, Alvin Lucier ou Morton Feldman. Elle trouve aussi une résonance dans certains écrits, comme ceux de Roland Barthes et de son texte « Le Grain De La Voix », qui dressait un parallèle entre le grain de la voix humaine et celui de la photographie. « J’ai bien sûr lu son texte, mais je n’en partage pas les idées car il s’appuie sur l’amélioration du grain de la voix par les techniques de chant des chanteuses d’opéra, alors que je considère que celui-ci tend surtout à détruire le grain naturel de la voix », avoue-t-elle.

Pour sa résidence à Bandits-Mages, Gail Priest va donc boucler la boucle de ce rapport corporel à la voix en créant « trois scénarios fictifs sur l’art sonore du futur accompagnés par des écrits factuels reflétant son passé, donc notre présent ». Une manière selon Alexandre Castant de « renforcer l’expérience hypnotique de ses créations sonores à travers ses textes ». « Pour ce projet, je voulais rassembler tous les éléments de ma pratique », explique Gail Priest. « J’ai découvert la science-fiction tardivement, mais c’est un champ qui exerce sur moi la même fascination que l’utilisation de médias différents. Des auteurs de science-fiction comme JG Ballard ou William Gibson ont d’ailleurs écrit sur le son. Mon projet est donc une spéculation sur le futur mais aussi sur la façon pratique dont nous écouterons le son, avec quels objets. C’est une spéculation esthétique ».

Une spéculation esthétique subliminale qui corrobore en tout cas le champ formel expressif absolument foisonnant de Bandits-Mages et de ses Rencontres pour le moins tentaculaires.

 

Laurent catala

 

http://www.bandits-mages.com

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AUTEUR

Muriel had written 234 articles for Magazine MCD