Serge Hoffman

SERGE HOFFMAN
réflexion d’un jeune collectionneur / artiste

Quelle exposition d’arts numériques vous a le plus marqué ces dernières années ? Une question posée à Serge Hoffman qui s’arrête sur l’un de ses achats : http://revolver-on-mintcream.com/ d’Evan Roth, avec une nouvelle question : qu’est-ce qui fait œuvre dans le Net Art ?

OFFLINE ART: NEW2,  exposition à XPO Gallery, à Paris en mars 2013. Commissariat: Aram Bartholl. Photo: © Aram Bartholl.

OFFLINE ART: NEW2, exposition à XPO Gallery, à Paris en mars 2013. Commissariat: Aram Bartholl. Photo: © Aram Bartholl.

Quand le Net Art revient au cadre
En 1995, dans Being Digital, Nicholas Negroponte (1) mettait en avant le passage de l’atome au bit. C’est dans le mouvement inverse que se situe l’exposition collective OFFLINE ART: NEW2 (2),  dont le commissariat était assuré par Aram Bartholl (3) à XPO Gallery (4) à Paris en mars 2013. Le concept proposé par Aram Bartholl à 13 Net artistes était simple. Aux murs de la galerie étaient fixés comme des tableaux 12 routeurs WiFi, 12 jolies petites boîtes en plastiques garnies d’une ou deux antennes, et qui habituellement servent de passerelle vers votre fournisseur d’accès à Internet. Cette fois, ils avaient été reprogrammés, hackés, pour que chacun d’eux donne accès à un et un seul site Internet, hébergé non pas sur le disque dur d’un serveur web perdu quelque part dans le monde (online), mais directement sur une clef USB branchée au routeur (offline).

On s’y connectait en choisissant sur son smartphone, sa tablette ou son ordinateur, le réseau WiFi portant le nom de l’artiste. Plutôt que de sélectionner Livebox-020C ou Bbox-OZ4312 on choisissait dans la liste des réseaux WiFi disponible Evan Roth, JODI, Constant Dullaart, Claude Closky, Olia Lialina ou un autre des 13 artistes. Ensuite, quelle que soit l’URL tapée dans la barre d’adresse de son navigateur, nous étions automatiquement redirigés vers le site de l’artiste, hébergé sur le routeur. La plupart des œuvres étaient accessibles uniquement dans la galerie au moment de l’exposition assumant ainsi complètement le concept proposé par Aram Bartholl d’art Internet déconnecté du réseau.

Seuls deux artistes ont tenu à ce que leur travail reste accessible sur Internet, Dragan Espenschied et Evan Roth (5). Le cas de ce dernier est particulier. Je m’intéresse à son travail depuis la création à New York du Graffiti Research Lab au milieu des années 2000, puis de la création du Free Art and Technology Lab (FAT Lab) à Berlin et enfin ses présentations à Paris notamment à la Gaîté Lyrique. Le travail reste marquant par sa générosité et sa réflexion profonde sur une certaine forme de radicalité contemporaine. Lorsque j’ai appris que XPO Gallery allait montrer le travail d’Evan, j’ai été impatient et curieux de voir comment il allait se sortir d’une des contraintes principales de la galerie : la monétisation d’une démarche à l’origine opposée aux pratiques du monde de l’art traditionnel. Comment transformer une pratique Internet a priori loin du monde marchand de la galerie pour l’y intégrer tout en gardant son âme ?

Quand Evan a été contacté par Aram Bartholl pour participer à cette expo, il a hésité à présenter une œuvre, ce qui n’est pas étonnant étant donné le dispositif. Pour lui, une œuvre Internet ne peut pas être coupée de son substrat originel qui est l’Internet. Il a donc voulu que son œuvre reste présente sur le réseau malgré la présentation offline sur routeur en galerie. Dans une de nos longues discussions, il m’expliqua que pour lui le routeur était comme le  cadre d’un tableau. Intuitivement je sentais que le travail allait plus loin et posait des questions plus vastes. Qu’il s’y jouait un enjeu plus important. Lui acheter une œuvre allait m’obliger à mieux comprendre le phénomène. Ce fut un gif animé sur routeur de la série A Tribute to Heather (6) véhiculant une certaine symbolique par rapport au tournant provoqué par cette exposition : revolver-on-mintcream.com.

OFFLINE ART: NEW2,  exposition à XPO Gallery, à Paris en mars 2013. Commissariat: Aram Bartholl. Photo: © Aram Bartholl.

Revolver-on-mintcream.com. Evan Roth, 2013. Collection de Serge Hoffman / http://revolver-on-mintcream.com. Photo: © Serge Hoffman.

La vente d’un routeur et « c’est qu’il se passe quelque chose »
La manière dont une œuvre est monétisée, la manière dont elle assume son statut d’objet marchand en dit beaucoup sur ce qui est en jeu dans cette œuvre. Dans celles qui sont basées sur le processus, c’est souvent que l’art se passe. Mais qu’allais-je donc recevoir après l’achat de cette œuvre ? D’abord un routeur, dont je pouvais choisir le modèle, signé par l’artiste; une clef USB contenant les fichiers du travail (fichier HTML, GIF, CSS, JAVASCRIPT); un certificat d’authenticité; et surtout le contrat, signé par les deux parties.

À la lecture de ce contrat basé sur celui de Rafaël Rozendaal, je me suis rendu compte qu’il n’y était fait nulle part mention du routeur. Pour Evan, l’œuvre était le site Internet en ligne. Le routeur n’était qu’un accident de parcours. Même signé ! Pour lui « ce n’était qu’un cadre ». Pourtant un artiste ne signe pas le cadre. Cette signature manifestait son malaise et son ambivalence. Mais pour moi c’était bien plus qu’un simple cadre. Il faisait partie de l’œuvre. Il participait aux conditions de visualisation de ce travail et en transformait la perception. Il en faisait même l’aspect exceptionnel de cette exposition par ce côté en apparence inconciliable du offline et du online, du routeur et du site Internet.

Vendre une URL comme le propose Rozendaal n’a rien de révolutionnaire. Juste une idée simple et évidente (tellement évidente qu’il a fallu attendre plus de 10 ans pour qu’un artiste y pense), juste une adaptation du Net art au système classique du marché, drapée dans une volonté de pureté, de justesse, de cohérence avec le médium. Evan Roth, lui, vend le site avec le contrat de Rozendaal, mais également le routeur, qu’il signe. C’est dans cet acte, dans cette « impureté » que se situe la proposition la plus originale de cette exposition. Ce malaise ressenti par Evan, manifeste que « c’est qu’il se passe quelque chose », que la transgression se situe. Et donc sans doute une évolution du Net art qui respecterait les deux parties : le bit et l’atome.

Comment intégrer cette évolution, sinon par le contrat. M’inspirant du principe des symboles et des occurrences dans le logiciel Adobe Flash (9), je propose à Evan d’ajouter à son contrat un avenant qui contiendrait une liste des différentes « déclinaisons » de l’œuvre, des différentes incarnations, instances ou occurrences de celle-ci. C’est ce concept d’occurrence qui me paraît le plus adéquat pour flotter entre bit et atome, pour transgresser la frontière entre les deux domaines et les faire exister ensemble. L’artiste créant l’œuvre (le symbole) et certaines de ses occurrences, le collectionneur peut lui aussi créer des occurrences, les ajoutant au contrat de base. En cas de revente de l’œuvre, les acquéreurs suivants auraient également la possibilité de faire vivre le travail de manière différente, de créer d’autres occurrences. À l’heure où j’écris ces lignes, le contrat doit encore être finalisé et accepté par Evan Roth…

Serge Hoffman
artiste, collectionneur, professeur en « arts numériques » à l’École Nationale Supérieure des Arts Visuels (ENSAV) de La Cambre (Bruxelles), mais aussi, selon Google, auteur, musicien, avocat, informaticien, conducteur de bétonnière…
publié dans MCD #75, « Archéologies des médias », septembre / novembre 2014

 

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Épilogue : à partir du moment où le routeur est inclus dans le contrat, d’autres questions se posent. S’il tombe en panne, comment le remplacer ? Par quel modèle ? Comment mettre à jour le système du routeur, le logiciel du serveur web, pour qu’il s’adapte aux nouveaux appareils ? Qui s’en charge ? L’artiste ou le collectionneur ? Devons-nous le considérer comme un appareil ménager, susceptible de tomber en panne, de recevoir une garantie, mais limité dans le temps, ou un contrat de maintenance ainsi que l’imagine Alexei Shulgin, un autre (célèbre) Net artiste ?

(1) Negroponte (N.), Being Digital, Vintage, 1996.
(2) Le site de l’exposition sur le site d’Aram Bartholl : http://datenform.de/offline-art-new2.html
(3) http://datenform.de/
(4) XPO Gallery : www.xpogallery.com/
(5) Evan Roth : cherchez dans Google « BAD ASS MOTHER FUCKER »
(6) http://tribute-to-heather.com/
(7) Interview disponible sur YouTube…
(8) Rozendaal (R.), Art Website Sales Contract, 2011. Publié sur Internet www.newrafael.com/art-website-sales-contract
(9) Documentation de Flash à propos des symboles et des occurrences :
Un symbole est un graphique, un bouton ou un clip créé une seule fois dans l’environnement de création de Flash Professional […] Vous pouvez ensuite réutiliser le symbole dans le même document ou dans d’autres documents.
Une occurrence est une copie d’un symbole situé sur la scène ou imbriqué dans un autre symbole. Elle peut avoir une couleur, une taille et une fonction différentes de celles de son symbole parent. La manipulation d’un symbole met toutes ses occurrences à jour, mais l’application d’effets sur une occurrence de symbole ne met à jour que cette occurrence.
Source : http://helpx.adobe.com/support.html

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AUTEUR

Laurent Diouf had written 408 articles for Magazine MCD