SINLAB

SINLAB – Laboratoire Expérimental de la Scène.
Interview de Jeffrey Huang & Alex Barchiesi

Le SINLAB est un laboratoire expérimental unique situé en Suisse, œuvrant à la croisée des Arts de la Scène, de l’Architecture, de la Science, de l’Ingénierie et de la Philosophie. Son directeur, Jeffrey Huang, est professeur aux facultés d’Architecture, de Communication, et de Sciences informatiques à l’EPFL (École Polytechnique Fédérale de Lausanne) où il dirige le laboratoire Média et Design.

Sa recherche porte sur l’architecture numérique et la convergence des espaces physique et virtuel. En 2011, il a été nommé Berkman Fellow et Faculty Associate  au Berkman Center for Internet and Society. Le directeur du projet, Alex Barchiesi, est un physicien créatif, détenteur d’un doctorat en Physique des Particlules, chercheur à l’European Organization for Nuclear Research (CERN ATLAS experiment) et professeur associé d’informatique et d’art des nouveaux médias à l’Académie des Arts de Rome. Son travail artistique a été présenté à travers l’Europe, en particulier à l’IRCAM, au Centre Pompidou de Paris et à l’Auditorium Parco della Musica de Rome. Il a reçu plusieurs récompenses internationales.

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Le SINLAB a été fondé comme un laboratoire expérimental  de la Scène associant des disciplines comme les arts de la performance, l’architecture, la science, l’ingénierie et la technologie. Le laboratoire est financé par une bourse de Sinergia, (une plateforme destinée à des projets inter- multi- et uni-disciplinaires, administrée par la Swiss National Science Foundation). Pourriez-vous m’en dire plus sur les origines du projet : à partir de quelle vision et de quels impératifs l’idée de départ est-elle née ? Quelles sont les stratégies de développement ?
L’idée de mettre en place un laboratoire de cultures hybrides revêtait un sens différent pour chacun des membres de l’équipe permanente. On peut l’interpréter comme la suite naturelle de l’idée de la construction d’une troisième culture, émise dans les années 1960s par CP Snow qui suggérait qu’une « Troisième Culture » émergerait et comblerait le vide (Snow, 1963). À l’époque, elle est « constituée des scientifiques et autres penseurs dans le monde empirique qui, à travers leurs travaux et leurs écrits, prennent la place des intellectuels traditionnels pour démontrer qui et ce que nous sommes » (Brockman, 1995).

Le projet du SINLAB cherche à développer une stratégie à long terme pour construire au cœur de l’Europe un réseau d’Arts Créatifs, de Technologies et de Culture catalysé par l’EPFL accompagné d’autres partenaires. Nous pouvons identifier certains des points clés qui ont orienté la conception de ce réseau :
L’Université comme catalyse du changement et des activités, des pratiques et de l’échange d’idées et d’expertise.
Le Praticien – qui élargit le champ des missions universitaires traditionnelles pour intégrer les créatifs et les futurs praticiens de formes d’art existantes et à venir, ainsi que les entreprises productrices de créativité et de culture.
De nouvelles « générations » d’étudiants possédant un ensemble de savoir-faire élargi qui génèrent des compétences interdisciplinaires issues d’un programme reliant les Arts et les Sciences.
La Nouvelle Connectivité – qui favorise un changement radical dans l’approche de l’Art, des Sciences, des Nouveaux Médias et des technologies en créant une plateforme pouvant rassembler les nouvelles idées et formes de connectivité au sein des disciplines et entre l’université et le territoire.

Notre intention est la suivante: promouvoir une dynamique collaborative et un réseau élargi d’apprentissage et de pratique active entre l’EPFL et d’autres institutions culturelles.
(Re)Connecter les disciplines et technologies numériques associées, relevant des Sciences, à l’Art et la Culture pour former des ingénieurs/scientifiques (diplômés, docteurs) à l’art ou des artistes et des humanistes aux compétences technologiques.
Développer le paradigme holistique de l’éducation et de la recherche sous forme  d’un LAB (labo) qui représente le noyau d’un réseau réunissant toutes les activités, à travers l’Europe, et agissant potentiellement dans le cadre d’une organisation globale visant à concrétiser la « Troisième Culture » de Snow.

Environement performatif colorisé (réagissant à la detection des mouvements du corps). Photo: © Alex Barchiesi, Wang Shih-Yuan - SINLAB

Environement performatif colorisé (réagissant à la detection des mouvements du corps). Photo: © Alex Barchiesi, Wang Shih-Yuan – SINLAB

Au SINLAB vous utilisez volontiers des technologies initialement développées pour d’autres domaines, principalement dans l’industrie : de la robotique à la télématique et aux technologies lumineuses jusqu’aux interfaces biomédicales, aux architectures interactives ou à l’acoustique assistée par ordinateur. À cet effet, vous faites appel à de nombreux partenaires venus du monde industriel. Comment décidez-vous de travailler avec un partenaire en particulier ? Qu’est-ce qui intéresse vos partenaires dans le travail avec le SINLAB ?
Nous devrions garder l’objectif à l’esprit. Il ne repose pas sur un projet artistique unique, mais sur le processus de création lui-même, au centre du changement de paradigme que nous explorons. Le SINLAB est à la fois conçu comme une source et comme une passerelle, grâce à des atouts universitaires solides. Un certain nombre de Labs et de partenaires ont été sélectionnés au cours de la première phase du projet de par leurs liens potentiels avec la pratique créative et l’intérêt qu’ils manifestaient pour étendre le champ de leur recherche vers « une alliance entre les arts performatifs et la science ». Il existe une dimension culturelle manifeste, souvent négligée dans les projets où la technologie et la science ne sont que des outils destinés aux sciences humaines et aux arts performatifs.

Ce qui motive nos choix pour un partenariat c’est la possibilité d’explorer un domaine particulier pour repousser les limites de notre compréhension et partager une vision. Notre but est d’optimiser l’interface poreuse, domaine du créateur/praticien, entre les disciplines fondamentales de l’université et des institutions culturelles et les industries créatives. Ce champ représente le plus fort potentiel de développement en termes de programmes de créateur/praticien dans l’éducation et la recherche. L’interconnectivité est l’ingrédient majeur dans ce concept. Les activités du praticien, reliées entre elles, tissent une toile évolutive de créativité et de collaborations contribuant au kaléidoscope de nouvelles idées.

Digital clouds : détail de la machine. Photo: © Alex Barchiesi, Wang Shih-Yuan - SINLAB

Digital clouds : détail de la machine. Photo: © Alex Barchiesi, Wang Shih-Yuan – SINLAB

Pourriez-vous nous parler plus en détail d’un projet que vous avez développé (ou sur lequel vous travaillez) au SINLAB ? Comment le SINLAB facilite-t-il le processus de rencontres entre artistes et scientifiques et favorise-t-il la recherche artistique, scientifique et technologique ?
En général, les choses se font de façons variées et naturelles : nous avons conçu un cadre capable d’accueillir plusieurs paradigmes de collaborations. C’est en partie le laboratoire scientifique où tous les membres discutent. Ensuite, les groupes de travail à travers lesquels ils affinent les séances de brainstorming pour produire des prototypes et des expériences qui déclenchent généralement une chaîne de projets de recherche et précisent la direction des travaux en cours, également catalysés par des contributions et des recherches externes. Par exemple, Pablo Ventura est venu avec sa troupe de danseurs et a poussé l’expérimentation du dispositif de détection de gestes, ce qui a eu des effets sur les projets des étudiants et des doctorants et a influencé ensuite la formalisation du projet ressemblant à un essaim de Mark Coniglio.

La dernière collaboration avec le metteur en scène de théâtre français Gildas Millin a influencé l’écriture de sa pièce et a donné lieu à des développements intéressants. Nous l’avons rencontré il y a environ un an pour discuter de la pièce qu’il voulait écrire. Cela a débouché sur CYBORGAME où s’opère une approche intéressante de la notion de  »surhumain » et des conflits d’un individu hybride, influencés par un aspect de la neuroscience probablement issu de nos discussions initiales. Formellement, la « mise en scène » reflétant notre intérêt pour l’architecture immatérielle et le besoin de Gildas d’une cage virtuelle pour son spectacle a conduit à la création d’une machine (utilisée sur scène) qui était la représentation de l’intérêt initial catalysé par le metteur en scène. Le prototype pouvait numériser et contrôler une structure immatérielle de brouillard et a été l’occasion d’une merveilleuse recherche interdisciplinaire entre la dynamique des fluides, la chimie, l’optique, l’ingénierie et l’électronique. Tout ceci a exigé un long travail d’intégration esthétique et de personnalisation pour pouvoir être déployé sur l’environnement scénique. L’ensemble du processus a duré plusieurs mois et a donné un résultat exceptionnel en termes d’inspiration bilatérale.

Inauguration - SINLAB, présentation de thèse (design Alex Barchiesi). Photo: © Alex Barchiesi, Wang Shih-Yuan - SINLAB

Inauguration – SINLAB, présentation de thèse (design Alex Barchiesi). Photo: © Alex Barchiesi, Wang Shih-Yuan – SINLAB

Comment les compétences scientifiques et technologiques du partenaire industriel sont-elles transmises à l’artiste ? Comment la collaboration entre un artiste et le SINLAB influence-t-elle l’augmentation de l’utilisation de cette technologie sur le marché ? Enfin, comment est-il possible de créer de nouvelles formes d’expression en lien étroit avec la recherche et le développement scientifique et technologique ?
L’histoire a montré à maintes reprises que l’innovation technologique mène à de nouvelles pratiques culturelles et de nouvelles façons de percevoir et de conceptualiser le monde. Les arts de la scène ont toujours abordé la question du développement technologique à la fois comme instrument créatif et sujet de réflexion. Il est difficile pour les arts de la scène de créer de nouvelles possibilités d’expression en lien étroit avec la recherche et le développement scientifique et technologique. Par ailleurs, la recherche scientifique et technologique a très peu l’occasion de s’engager dans une recherche coopérative axée sur l’art.

Nous percevons le laboratoire comme une passerelle permettant de lancer un processus pour faciliter les rencontres systématiques entre artistes et scientifiques, encourageant la recherche scientifique et technologique selon les besoins et les contraintes des deux parties. Naturellement, si vous voulez vraiment pousser la recherche jusqu’à ce croisement, vous devez incarner les outils. Ceci prend la forme d’une technologie capable d’étendre les capacités du corps humain ou du cerveau à des domaines plus complexes, voire complètement différents. C’est la frontière où la recherche devient intéressante (également d’un point de vue culturel). Voilà ce qui motive nos choix et qui génère l’impact culturel et la possibilité de s’ouvrir à de nouveaux domaines.

Alex Barchiesi (portrait hybride). Photo: © Alex Barchiesi, Wang Shih-Yuan - SINLAB

Alex Barchiesi (portrait hybride). Photo: © Alex Barchiesi, Wang Shih-Yuan – SINLAB

Dans le cadre du SINLAB des chercheurs issus de différents horizons travaillent à l’échelle locale avec des artistes de théâtre et des étudiants, en étroite collaboration avec différents labos de l’EPFL et des institutions partenaires (ZHdK, LMU, Tsinghua) ainsi que des artistes extérieurs aux arts de la scène. Cette collaboration tisse un réseau local de professionnels, d’étudiants, d’institutions et d’industries qui semble présager l’avenir des investissements dans les arts et la culture, en particulier en ces temps de crise et de coupes budgétaires. Selon votre expérience, quels sont les points forts, les difficultés et les possibles développements de cette stratégie ?
La recherche au SINLAB est synonyme d’exploration visant à produire des connaissances théoriques, pratiques ou esthétiques. Nous explorons ces dimensions de la recherche grâce à une stratégie qui associe le développement de prototypes itératifs à la recherche théorique sur la médiatisation et la numérisation dans le contexte des arts du spectacle et de la scène. Se placer entre des disciplines qui sont elles-mêmes dans un rapport fragile entre elles est une mission délicate. Le plus grand danger pour les artistes est de puiser dans des cercles théoriques la manière d’interpréter les données scientifiques et de les réinterpréter à leur tour sans la supervision de scientifiques.

Toute relation de travail doit être fondée sur le respect mutuel et le dialogue. L’autre danger qui menace ceux qui opèrent dans un « croisement » dans le but de créer « autre chose » est l’attitude générale qui place la théorie au-dessus de la pratique et que l’on retrouve dans les arts et les sciences. À ce stade, la liberté d’émettre des affirmations qui dépassent le rationnel fait partie de la pratique de l’art. Notre formule est constituée d’une pratique nourrie par la théorie, qui utilise une méthodologie visant à la rendre accessible à ces deux mondes.

Notre travail dépend en grande partie d’un dialogue actif avec les scientifiques et les  »humanistes » dans l’exercice d’une fonction importante de transition et la synthèse de nombreux mondes pour composer autre chose. Le défi est d’apprendre le langage de plusieurs disciplines sans perdre l’aspect intuitif et sauvage. La leçon que nous pouvons en retirer, c’est que si les scientifiques veulent créer des passerelles entre les deux cultures, ils doivent se préparer à beaucoup de mauvaise publicité et de bêtise. Plus sérieusement, établir une passerelle ne signifie pas appliquer les résultats de la science à tous les domaines, mais  découvrir un aspect créatif de la science. En l’absence de marché, ce phénomène se manifeste plus naturellement dans les environnements qui favorisent l’expérimentation. Nous concevons les laboratoires comme de tels environnements et c’est cet esprit que nous avons développé au SINLAB.

Démo - prototype de portraits d'ombre. Photo: © Alex Barchiesi, Wang Shih-Yuan - SINLAB

Démo – prototype de portraits d’ombre. Photo: © Alex Barchiesi, Wang Shih-Yuan – SINLAB

Sur le site Internet de SINLAB, il est écrit que le théâtre a été l’un des cadres culturels de premier plan qui reflète l’impact des mutations culturelles. Comme un microcosme de la réalité, le théâtre a toujours abordé la question du développement technologique à double titre: la technologie a été utilisée comme un instrument d’expression, mais aussi comme un sujet à étudier d’un point de vue esthétique. En quoi pensez-vous que la structure interne du SINLAB reflète la société contemporaine dans laquelle nous vivons ?
Nous ne sommes pas favorables à la spécialisation du savoir, une attention particulière accordée à cette idée d’ »art et science » pourrait s’avérer absurde. Mais ça n’est pas le cas. Au cours des dernières années, les environnements où artistes et scientifiques collaborent pour produire des œuvres d’art et de design originales ont vu le jour dans un grand nombre de villes et de contextes. Nous voulons avant tout dépasser la division des domaines de la connaissance, faire évoluer la culture vers une nouvelle Renaissance où la recherche pourrait être unie et il où il ne serait pas nécessaire d’opposer « la création » à la « science ». Aujourd’hui, l’interdisciplinarité s’étend à tous les domaines. Ce que nous faisons ici est toutefois radicalement différent de ce qui se passe dans la société. Il s’agit en effet pour nous de reconnaître l’utilité d’expertises uniques qui travaillent ensemble.

L’approche de la Science Créative repose sur le processus à la fois imaginatif et analytique qui sous-tend toute pensée créative. La créativité est difficile à transmettre par l’enseignement classique. La division de la connaissance reste l’un des piliers de l’éducation et de la société. Nous avons adopté un processus créatif qui mêle deux modes de penser que nous encourageons dans différents contextes. Le premier est un mode esthétique : nous acceptons l’incertitude et la complexité, nous nous adonnons à l’ambiguïté, induisons et poursuivons la logique non-linguistique des images. Il fonctionne surtout dans les milieux artistiques. Le second est un mode analytique : nous simplifions un monde complexe, transformons ses défis en problèmes solubles, déduisons et poursuivons la logique des équations. Celui-là fonctionne plutôt dans les environnements scientifiques. Nous fusionnons les deux à travers l’intellectuel du SINLAB qui rêve et accepte la complexité tout en réduisant notre monde complexe à un problème soluble. Cet intellectuel hybride, d’une nouvelle Renaissance s’inscrit dans le futur, là où les investissements destinés à la culture sont voués à circuler.

 

propos recueillis par Marco Mancuso / Digicult (Digital Art, Design and Culture)
publié dans MCD #74, « Art / Industrie », juin / août 2014

 

> www.sinlab.ch/

 

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AUTEUR

Laurent Diouf had written 408 articles for Magazine MCD