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à Lille et en région Hauts-de-France

des makers en première ligne

Au plus fort de la lutte contre la pandémie de la Covid-19, une task-force de makers régionaux a produit près de 5000 visières de protection et autres matériels à usage sanitaire ou grand public. La cellule collaborative «Alternatives Technologiques» associant plusieurs acteurs des Hauts-de-France autour du CHU de Lille a même reconnu le mouvement avant que celui-ci ne s’éteigne. Plongée au cœur de la task-force lilloise et des autres initiatives régionales.

En Hauts-de-France, il a presque suffi d’un mail pour voir naître 4692 visières et autres matériels médicaux ou à usage du grand public. « Le Professeur Odou directeur du département Pharmacie au CHU de Lille a demandé à notre responsable d’unité à l’INSERM si les différents départements de technologie de l’Université, des grandes écoles d’ingénieur de la métropole pourraient produire des copies par impression 3D ou autres techniques, des circuits de respirateur », nous raconte un mois après la fin des opérations, Pascal Deleporte ingénieur de recherche à l’INSERM. Pour planifier et organiser les actions et ainsi répondre à la demande du département de Pharmacie du CHU de Lille, une première réunion téléphonique a été organisée le 23 mars dernier entre de multiples acteurs académiques et scientifiques locaux. En a découlé la nécessité de structurer l’opération sur une interface numérique pour mettre en contact les personnes compétentes et leur permettre d’échanger quasiment en temps réel, ce que Jean-François Witz, chercheur CNRS en poste au LaMcube (Université de Lille, CNRS, Centrale Lille), a pris en main à titre bénévole et de façon collaborative. Objectif : rendre plus efficace la communauté naissante, auto-proclamée task-force, dans l’aide aux hôpitaux.

Pendant un mois et demi se sont ainsi multipliés les échanges entre des chercheurs de plusieurs grandes écoles et laboratoires comme Centrale Lille, l’INSERM, Polytech Lille, l’YNCREA, l’ISEN, des makers et des entreprises partenaires, afin de répondre au fil de l’eau aux demandes des services de santé en tension sur des Dispositifs Médicaux (respirateurs, masques, visières, etc.). En effet, le CHU de Lille a très vite dû solliciter de l’aide en local pour la production de masques en tissu, demande à laquelle ont répondu pas moins de 7700 couturiers et couturières de la métropole lilloise. Puis, le 1er Avril, d’après France 3 Hauts-de-France, ce même CHU ne disposait plus que de quatre jours de stocks sur les surblouses, essentielles à la prise en charge des patients, rééditant ainsi son appel à solidarité. La task-force de makers a répondu à l’appel, et compte tenu des mesures de confinement rendant impossible les réunions en présentiel, a choisi l’application RIOT pour rendre plus efficace la coordination entre acteurs. Celle-ci se base sur le protocole de communication Matrix et à partir d’un mode open-source permet de réunir en un même lieu virtuel une communauté pour travailler et/ou échanger. Visite guidée dans l’organisation d’une micro-société éphémère « made-in RIOT », compartimentée en plusieurs salons thématiques et chez ses homologues aux quatre coins de la région.

Extraits de conversations salon RIOT « Hauts-de-France Impression 3D Recensement des forces de production, 15 et 16 Avril 2020. Copie d’écran. D.R.

L’organisation informelle des salons RIOT

Mi-mars, la demande du département Pharmacie du CHU de Lille en circuits de respirateurs a d’abord ouvert dans un premier salon RIOT un débat sur des prototypes de toute sorte. La task-force a dû relever un premier défi de taille, celui de mutualiser la masse de connaissances techniques de chacun des acteurs et de la confronter aux exigences pointues du monde médical, surchargé de patients atteints de la Covid-19. Progressivement, apparaît un énoncé complexe à résoudre dans les délais très courts d’une gestion de crise : comprendre la spécificité des pièces demandées et les normes sanitaires qui s’y réfèrent ; évaluer la disponibilité des machines et des matières premières pour la production ; mobiliser la logistique que demande cette tâche d’une ampleur colossale. Deux premiers réseaux se forment alors autour du Centre Hospitalier Universitaire de Lille et du Centre Hospitalier de Roubaix pour valider les premiers prototypes des makers, avant production en grande série.

En parallèle, les demandes se multiplient et de façon de plus en plus rapprochée à partir de la fin du premier mois de l’épidémie. La task-force choisit alors l’option de cloisonner l’interface RIOT en plusieurs salons dédiés à des produits spécifiques. Elle opte dans certains cas pour une répartition des étapes de production entre différents acteurs afin de gagner en efficacité et d’aboutir à un assemblage final et à un contrôle qualité. Ce choix s’avère payant d’autant plus que les besoins des hôpitaux avec la diffusion du virus de la Covid-19 se diversifient et deviennent exponentiels. Respirateurs, visières, bidon de stockage des solutions hydroalcooliques sont ainsi au programme des premières phases de mobilisation, alors qu’en parallèle la communauté de makers du RIOT s’agrandit, arrivant au plus fort de la lutte contre la pandémie du SARS-CoV-2 à environ une centaine de personnes.

Des clusters éphémères en période de confinement : quelles échelles de mobilisation ?

Progressivement, et alors que les premiers prototypes aboutissent à des productions concrètes (à partir de début avril), les différents salons RIOT désignent de façon informelle certains émissaires pour discuter en direct avec le CHU de Lille et d’autres demandeurs régionaux ou belges. Une chaîne logistique allant du producteur vers le « consommateur » s’est ainsi formalisée. La force de production a d’abord reposé sur le fablab de Centrale Lille et le Fabricarium de Polytech Lille, ainsi que d’autres écoles d’ingénieurs de l’agglomération lilloise.

Puis, les capacités productives et les matières premières venant très vite à manquer, elle s’est enrichie de la mobilisation de certains industriels et fournisseurs inactifs en raison du confinement. Des entreprises telles que Décathlon, Dagoma, Renault, le TechShop de Leroy Merlin, et des fournisseurs de matières comme Solvay, Plasticem, ElanPlast, Formlabs ou encore Lattice Medical, ont surfé sur la mobilisation des makers et ont joué un rôle essentiel. Ces clusters éphémères ont vite étendu leurs ramifications à la Belgique où des rapprochements ont eu lieu avec les Universités de Mons et de Louvain-la-Neuve.

Pas moins d’une trentaine de services hospitaliers, d’EPHAD et d’établissements hospitaliers privés ont ainsi été achalandés en matériel. Le département de Pharmacie du CHU de Lille a pris en charge la partie avale de la chaîne de solidarité : centralisation et stérilisation des produits, puis redistribution en fonction des priorités territoriales afin de mieux répondre aux besoins. Néanmoins, d’autres réseaux de makers ont livré des visières de protection au plus proche des besoins locaux, quadrillant ainsi un territoire régional trop vaste pour être approvisionnés depuis la métropole lilloise. « En plus de l’activité du RIOT, de nombreux makers ont été au front à partir des réseaux sociaux notamment. Je pense à « Makers du 59, Makers contre le Covid 59-62 ou encore Visière Solidaire par exemple, sans compter certaines entreprises » poursuit Pascal Deleporte.

En effet, les exemples ne manquent pas, liées ou non aux dynamiques du RIOT. D’Accante à Boulogne-sur-Mer sur les visières de protection à Lattice Medical à Lille sur les ventilateurs, en passant par Dagoma à Roubaix sur les attaches frontales des visières, Machines 3D à Valenciennes et ses diviseurs de flux, le 3DFT Lab à Bailleul sur des prototypages de petite série ou encore l’IUT QLIO de Béthune, toute la région a saisi l’enjeu de l’urgence sanitaire. Le TechShop de Lille a même produit 15 000 visières au plus fort de la période. Et les associations ne sont pas en reste ; Art&Fact Dunkerque a produit pas moins de 1000 visières de protections tandis que Le P’Tit labo 3D d’Uxem a fédéré un groupe Facebook de 130 membres intitulé Les Visières solidaires de Dunkerque et collecté via une cagnotte 5516€ pour la production de visières.

Alternatives Technologiques, 5000 unités, puis le coup d’arrêt

Sur le RIOT, avec la progression des phases de production et de distribution, les makers ont rencontré plusieurs problématiques. Ils ont dû négocier avec les fournisseurs les prix des matières premières pour produire à prix coûtant et ne pas tirer de bénéfices du projet. Les Fablabs n’étant pas capables de produire en masse, ils se sont rapprochés d’entreprises prêtes à mobiliser leurs forces de production pour répondre à la crise sanitaire. Afin d’identifier le plus rapidement possible les besoins sur les différents territoires, les makers du RIOT ont également mis des entreprises d’insertion dans la boucle pour la logistique. Enfin, la question du financement de ces activités a commencé à se poser, ce qui a nécessité des demandes de subvention auprès de la puissance publique et de l’Union Européenne.

Début avril, pour repenser une organisation informelle devenue trop complexe, le CHU a annoncé dans un communiqué de presse la création de la cellule Alternatives Technologiques « dans un contexte de tension d’approvisionnement avec un risque de pénurie nationale de certains équipements et dispositifs médicaux indispensables à la prise en charge des patients en assistance respiratoire […] et dans le but de garantir une prise en charge des patients COVID en anticipant ses besoins ». Par cette reconnaissance officielle, la task-force d’action des makers régionaux a gagné en visibilité, en coordination avec le CHU de Lille, l’Université de Lille, l’INSERM, le CNRS, l’Institut Pasteur de Lille, le Centre Inria Lille et Centrale Lille. Elle s’est traduite notamment par l’industrialisation de visières de protections.

Un autre document, issu d’un des salons RIOT a recensé l’ensemble des forces de production associées à la task-force de makers et fait état d’une livraison d’au moins 4692 visières. Ce même document comptabilise aussi dix-huit producteurs (laboratoires de recherche, industriels, fablabs, makers isolés), qui, avec un parc de 90 imprimantes 3D de type FDM, ont eu une capacité de production de 500 pièces par jour, « sachant que tous nos efforts n’y sont pas répertoriés de façon exhaustive », précise Jean-François Witz de Centrale Lille. Ces multiples efforts répondent aussi à une longue liste de demandeurs dans le besoin sur l’ensemble de la région Haut-de-France, dont un certain nombre n’ont probablement pas eu le temps d’être livrés par les makers. En effet, à partir du 13 mai dernier, des normes AFNOR et une circulaire de l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament (ANSM) ont engendré une interruption brutale de l’action des makers des salons RIOT. « La production de visières via l’injection classique a perduré. En revanche, la régulation sur l’impression 3D publiée par l’ANSM ne nous a pas permis de poursuivre la majorité de nos actions.

Cela a également correspondu à une période où le CHU de Lille n’était plus en tension », concède Jean-François Witz. « À ce moment-là, les masques et les visières commençaient aussi à moins manquer, donc il y avait moins de raison de continuer, même si certains groupes de makers en dehors du RIOT ont poursuivi leurs actions, notamment vers l’international », poursuit Pascal Deleporte. Bon nombre de makers, dont certains du groupe RIOT, imputent la conclusion brutale de leurs activités à l’État et aux risques de poursuite encourus en cas de concurrence déloyale, de travail déguisé et du non-respect des normes techniques en vigueur. Pourtant, la réalité est un peu différente. Selon la DGE (Voir article site internet 20 Minutes du 19 Mai 2020), l’État n’a pas classé en concurrence déloyale la vente à prix coûtant des visières et celles-ci pouvaient encore être mises sur le marché, même non conformes à une norme sanitaire, à la condition qu’aucune mention ne puisse laisser entendre qu’elle servirait de protection contre la Covid-19 ou tout autre agent biologique. L’arrêt de certaines mobilisations de makers serait donc plus dû à des contraintes techniques qu’à des contraintes institutionnelles.

Un groupe de recherche européen investit le thème des makers de l’après-Covid

Ainsi, par son caractère spontané, sa capacité de mobilisation et la plasticité de son organisation, la réponse de la task-force à la crise de la Covid-19 a ouvert toute une série d’interrogations concernant l’organisation future du système productif et la place qu’y occuperont les ateliers de fabrication numérique. En effet, toute trace de cette cellule Alternatives Technologiques de coordination entre le CHU, les chercheurs et les makers a disparu d’internet, alors qu’une autre task-force, ici la Task-force Recherche autour du CHU et des laboratoires en recherche biomédicale, a accru sa visibilité institutionnelle. Ce qui pose question en termes de reconnaissance par l’Etat des efforts déployés par les makers, les écoles ingénieurs et des entreprises dans l’urgence de la réponse déployée à apporter au manque de masques et autres fournitures pour les établissements de santé et de soin.

Par ailleurs, cet exemple illustre comment les acteurs qui ne travaillent pas dans des structures d’innovation formalisées, telles que les Pôles de compétitivité peuvent contourner la complexité administrative habituelle pour se mobiliser et construire un système productif éphémère qui répond à cette urgence. Enfin, qu’au nom de l’efficience de la production/distribution et de la qualité des produits, makers et entreprises peuvent travailler ensemble, au-delà des habituels conflits d’intérêts et de valeurs entre ces deux mondes (open source versus propriété intellectuelle, quasi-don versus profit).

C’est d’ailleurs autour de ces réflexions que s’est ouvert le projet européen INTERREG FabricAr3v (prononcez « fabrique à rêves »). Pendant trois ans, des chercheurs belges et français, vont travailler sur une technologie disruptive d’impression de pièces métalliques et s’intéresser au rôle que pourrait avoir la création d’une imprimante 3D low-cost sur le tissu économique transfrontalier. Ils mobiliseront dans les prochains mois toute une série d’outils pour interroger l’évolution du système productif, le rôle des fablabs et les questions de propriété intellectuelle. En outre, plusieurs acteurs des salons RIOT sont impliqués dans la proposition de projet Contrat de Plan Etat Région TechSanté, qui pourrait formaliser les clusters éphémères qui ont émergé autour des salons RIOT. De quoi faire perdurer en région Haut-de-France l’esprit de la task-force des makers ?

Cédric Cabanel
publié en partenariat avec Makery.info

En savoir plus sur le programme INTERREG FabricAr3v mené avec le soutien du Fonds européen de développement régional

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