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    8Fablab Drôme

    rencontre avec Maryline Chasles

    Maryline Chasles, directrice du 8Fablab Drôme et référente en région Auvergne-Rhône-Alpes pour le Réseau Français des Fablabs, nous raconte comment son équipe de 8 salariés s’est mobilisée pendant la crise et les inquiétudes qui pèsent sur l’économie de ce fablab coopératif à l’heure de la réouverture.

    Assemblage de visières par Vincent Bidollet, animateur au 8 Fablab. Photo: © 8Fablab

    Maryline Chasles dirige depuis un an le 8Fablab à Crest, dans le sud de la Drôme. Créée en 2014 pour faciliter l’accès à des équipements de prototypage en milieu rural, l’initiative s’est structurée en Société Coopérative d’Intérêt Collectif et réunit aujourd’hui 75 sociétaires autour de ce projet de territoire. Sur quatre étages et 500m2 se répartissent des salles de réunion, un espace de coworking et un fablab avec des machines spécifiques (imprimante 3D grand format et céramique). L’activité « habituelle » du 8Fablab s’oriente vers la formation, l’accompagnement des collectivités sur de l’innovation collaborative, du prototypage pour les professionnels ou encore de la médiation à la fabrication auprès d’enfants, au fablab ou en itinérant dans les écoles et les médiathèques. Le 16 mars 2020, toutes les activités se sont arrêtées pour laisser place à la micro-usine de visières.

    Quel rôle a joué le 8Fablab pendant la crise ? Avec quels types de structures ou réseaux (de proximité, nationaux…) vous êtes-vous rapprochés ou entraidés ?

    Dès le 18 mars, on est partis sur de la conception de visières suite à des demandes d’infirmières libérales que l’on connaissait. Très vite le bouche-à-oreille s’est fait, on a sorti les premiers tests et senti qu’on répondait à un besoin : les gens avaient besoin de se protéger, le personnel médical, mais aussi le milieu de l’aide à domicile et les commerces essentiels. On lancé rapidement la production et choisi de le faire à prix libre. L’idée n’était pas de se faire de l’argent, mais plutôt de souligner le coût de la matière, du travail et laisser les gens choisir ce qui était juste pour eux. On vient d’arrêter la production (lundi 25 mai), on aura fabriqué et distribué 2000 visières à notre échelle très locale, Crest et ses environs.

    Au bout de 15 jours, le fablab à Montélimar Convergences 26 nous a appelés. Il venait de se mettre en lien avec les makers de Valence via un groupe Facebook. C’était une prise de contact pour savoir ce que chacun faisait. Ils se sont rendu compte que leur groupe Facebook n’était pas suffisant pour s’organiser alors ils ont développé la plateforme Visière Solidaire 26 pour recevoir les demandes, centraliser les besoins afin que les makers les plus proches puissent attraper la commande et y répondre.

    On a échangé également avec l’hôpital de Valence. On a eu des difficultés à avoir des retours : est-ce que les matériaux qu’on utilise sont les bons, est-ce qu’il les valide en interne, est-ce qu’ils peuvent les désinfecter… J’ai travaillé en contact avec l’hôpital pour obtenir des réponses, voir comment on pouvait aider à cet endroit-là qui semblait être un nœud assez névralgique. Sur Valence on a vu, en plus des makers, des lycées équipés de machines qui se sont mis à fabriquer. On a partagé notre tuto de visière en ligne, repris dans certains de ces lycées.

    C’était important de se reconnaître et s’organiser à minima par territoire, mais surtout de se rendre compte qu’il y avait autant de gens avec des imprimantes 3D chez eux, dans le sud Drôme, dans le sud Ardèche. Toute cette mobilisation, c’était rassurant de sentir qu’on n’était pas seuls et que la solidarité se généralisait ! On s’était rencontrés une fois auparavant avec le fablab de Montélimar. La crise sanitaire a été l’occasion d’échanger des conseils, de la matière, et s’entraider sur des répartitions de commandes. Cette mobilisation révèle les forces sur lesquelles on peut s’appuyer pour notre territoire demain.

    Assemblage de visières par Vincent Bidollet, animateur au 8 Fablab. Photo: © 8Fablab

    Comment vous êtes-vous organisés dans une région avec 12 départements pour avoir une vue d’ensemble sur les initiatives des fablabs et des makers ? Peut-on parler de « coordination » ?

    Il n’y a pas eu d’action coordonnée, mais des actions sur les territoires. La coordination s’est faite au plus près des territoires, c’est ce que j’ai ressenti et vécu en tout cas ici, et l’échelle départementale est assez représentative de ce qui s’est passé. L’idée du Réseau Français des Fablabs (avoir des référents pour chaque région) était de profiter de cette période pour mieux comprendre les dynamiques et tisser des liens sur les territoires : c’est ce qui m’a intéressée. Je suis arrivée il y a un an, je ne connais pas tous les fablabs loin de là, c’était l’occasion.

    J’ai donc pris contact avec des « têtes de réseau », des fablabs très identifiés sur les départements, afin d’échanger sur les actions en local, le lien avec les groupes Facebook de makers, et voir si les labs avaient intérêt à échanger au niveau régional pour faire remonter des difficultés ou obtenir des informations. Par exemple sur la normalisation des visières, on s’est pas mal interrogés sur ce qu’on était en train de distribuer, sans même parler de savoir si on en avait le droit.

    Au même moment la Région a proposé d’acheter de la matière première face aux ruptures de stock des labs. Ils nous ont envoyé un Google doc ou chacun pouvait remplir se besoins et quantité. La région a tout coordonné : ils ont concentré les demandes, acheté les fournitures en négociant les prix, réuni les matières à la région qui s’est transformée en plateforme logistique et redistribué le tout dans les 45 espaces de fabrication numérique en région. On a reçu les matières le 27 avril, ce qui était déjà très tard… cela aura néanmoins permis de maintenir la production (32 000 visières ont été fabriquées grâce au matériel fourni par la Région sur les 60 000 produites sur la période du 20 avril au 20 mai).

    Au-delà des fablabs et des makers indépendants, d’autres espaces de fabrication numérique se sont mobilisés, à savoir tous les milieux universitaires et lycées. L’INSA à Lyon ou sur Grenoble, le centre de culture scientifique La Casemate qui a monté un groupe local avec des universités et écoles d’ingé grenobloises. Quel que soit nos disparités, entre le Cantal et la frontière suisse, on s’est tous embarqués dans cette aventure, avec la même envie de répondre à un besoin identifié et c’était fort.

    À notre échelle, à Crest, on a distribué des visières fin mars à des chefs d’entreprises qui nous ont dit : « sans vous on n’aurait pas pu reprendre ». Ils ont vu l’utilité qu’on avait, ils sont très reconnaissants. On a beau se connaître, savoir qu’on est sur le même territoire, c’est vraiment dans ce genre de situations où l’on crée du commun, une histoire commune, j’espère que l’on pourra trouver d’autres concrétisations.

    Assemblage de visières par une équipe bénévole du fablab Convergences 26. Photo: © Convergences 26

    AuRA est une région industrielle, peux-tu nous raconter quelles ont été les productions développées avec le tissu industriel ?

    Isabelle Radke, artiste, cofondatrice et fabmanager du Lab01 à Ambérieu-en-Bugey, a pris en main début avril le lien avec des projets industriels. Isabelle fait partie du réseau Plastipolis en Isère, ils ont travaillé sur une production industrielle de visières. De nombreux labs étaient dans une attente que l’industrie prenne le relais. Elle a suivi ce projet, nous a mis en lien et s’est connectée à d’autres productions plus rapides – dont un projet de visière injectée porté par Luz’in à la Tour-du-Pin avec OPS Plastique, un injecteur plastique, et un autre atelier de fabrication, A3D sur Arnas près de Lyon. Avec l’injection on peut atteindre les 3000 ou 6000 visières par jour !

    Nos échanges hebdomadaires avec Isabelle ont permis de voir à partir de quelle quantité la demande de visières doit être renvoyée vers les industriels, car à partir d’un certain nombre les makers étaient parfois dépassés. Et puis ça a un coût. Ça nous paraissait logique à partir d’un certain seuil de réfléchir à ces relais. Jusqu’à la semaine dernière, on échangeait encore avec Isabelle, désormais les demandes diminuent.

    Le fablab de Montélimar organise la distribution de visières.
    Photo: © Convergences 26

    Depuis quand êtes-vous rouvert ? Quelles incidences sur l’équipe salariée et le modèle économique de la SCIC ?

    On a pu rouvrir le coworking la semaine dernière et l’accès aux machines dans le cadre d’un usage individuel. On accueille sur rendez-vous, une personne à la fois. On n’a pas rouvert les salles de formations, ni de réunions, ni l’atelier de réparations. Trop de monde, trop de manipulations. On a revu notre planning, l’équipe travaille en moyenne à 50 %, on est sur des binômes de 2 jours consécutifs pour essayer de se croiser le moins possible, ou en tout cas limiter le nombre de personnes présentes en même temps dans le bâtiment. On n’a pas repris à 100 % ni comme avant.

    Au moment du confinement on est passés de temps plein à quasiment rien. On a réussi à maintenir en moyenne un quart du temps de travail grâce à cette fabrication de visières et les actions engagées qui pouvaient se faire à distance et de chez soi. On a fermé tout de suite le lab pour le dédier entièrement à cette fabrication. Aujourd’hui on a repris, seulement à mi-temps, car de nombreuses commandes sont annulées, nos interventions dans les collèges ou les festivals n’auront pas lieu, donc on n’a une grosse perte d‘exploitation qui est très inquiétante pour la suite.

    J’ai refait le prévisionnel courant avril quand on a su, au fur et à mesure, combien de temps allait durer le confinement. Là je suis évidemment déficitaire de plusieurs milliers d’euros. On attend de savoir comment ça va repartir, ce qu’on va être autorisés de faire, comment les gens vont avoir envie de revenir. On sent que sur l’usage des machines les gens sont en demande, mais comme on limite le nombre de personnes, c’est sur un rythme très ralenti. Les coworkers sont peu nombreux, ça va commencer à revenir à partir de la semaine prochaine, mais c’est encore très timide.

    Notre modèle n’est pas basé sur la subvention, on a une aide de la région, mais on vit énormément de prestations. Je suis assez pessimiste sur la fin de l’année si on n’a pas des commandes de prestation. On essaye d’interpeller le département et les collectivités partenaires pour leur dire « passez-nous commande sinon on ne s’en sortira pas, on a besoin de vous ». C’est difficile, personne n’a les réponses, avec les élections municipales décalées, les communes comme les intercommunalités ne sont pas en place et ne sont pas complètement légitimes pour prendre des décisions, donc tout est retardé à septembre. Ça va se jouer sur les 4 derniers mois de l’année. J’espère qu’on aura un été ou l’on pourra reprendre les ateliers enfants et stages ados. Si on ne peut pas reprendre cette activité, on sera très sévèrement en danger financièrement. Même si on a pu s’appuyer sur le chômage partiel, ce ne sera pas suffisant pour maintenir un pseudo- équilibre sur cette fin d’année.

    Pénurie d’élastiques remplacés par des tuyaux. Photo: © Convergences 26

    Dans ce contexte, prévoyez-vous de transformer vos activités, en développer de nouvelles ?

    Malgré ces inquiétudes, on a deux beaux projets à venir qui nous font garder espoir. On a été lauréat cette année sur deux Programmes d’Investissement d’Avenir et donc possiblement plus de temps pour s’y consacrer. On est sur l’ouverture d’un nouveau fablab à Romans-sur-Isère à 40 minutes de chez nous, du côté de Valence, complémentaire avec notre milieu rural. C’est un ancien territoire de l’industrie de la chaussure et du cuir qui commence à revivre de cette activité.

    Notre deuxième projet, la Fab Unit, concerne l’ouverture d’un atelier de production de petite et moyenne série destiné à des artisans, designers, artistes. Un tiers-lieu semi-industriel en quelque sorte avec un atelier bois et un atelier de recyclage des plastiques. On se projette sur des chantiers à long terme qui interrogent la relocalisation sur les territoires. Ce projet-là existait avant cette crise qui n’a fait que révéler ce besoin, ça nous conforte à poursuivre nos activités.

    Enfin, on s’est dit avec Isabelle et A3D qu’il y avait certainement quelque chose à faire pour aller au-delà de ces visières y compris avec les makers d’Auvergne-Rhône-Alpes. Et si on essayait d’anticiper les besoins dans une crise prochaine, à l’image de l’atelier paysan qui a redessiné des machines agricoles pour apprendre aux maraîchers et aux agriculteurs à les fabriquer et réparer par eux-mêmes. Grâce à toutes les relations qu’on a développées avec les makers, les milieux de la santé et de la certification, profitons de cette communauté pour voir comment on pourrait redessiner des outils et les fabriquer en local, et aller dans la concrétisation du label Fab région (obtenu en juillet 2018), pour développer de nouveaux modèles et solutions locales à résonance globale.

    Catherine Lenoble
    publié en partenariat avec Makery.info

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