L’Art Zéro Euro

Le 0EURO est à la fois un nouveau billet de banque et une œuvre d’art illimitée, numérotée et signée, dont la valeur nominale est 0 (zéro). Elle promet de payer… absolument rien à son porteur s’il en fait la demande. D’un côté, l’échange de devises et le marché financier et, de l’autre, le marché de l’art, opèrent selon leurs propres mécanismes de marché, qui ne sont pas forcément logiques. Quelle est la vraie valeur du « rien » sur le marché ?

Zéro Euro. © Michael Aschauer

Zéro
Durant des millénaires, la notion de zéro n’existait absolument pas en Europe. Ni les Grecs ni les Romains ne lui avaient attribué de symbole, encore moins de nom. Le concept du zéro en tant que nombre mathématique trouverait son origine en Inde au septième siècle. Il a fallu six siècles de plus pour qu’il soit importé en Europe par les Arabes à travers le système numérique indo-arabe que nous utilisons encore aujourd’hui. Une longue période de débats philosophiques et théologiques a été nécessaire pour que le zéro soit enfin accepté dans une Europe dominée par le christianisme, car il remettait sérieusement en question les preuves de l’existence de Dieu et la doctrine d’Aristote établissant sa vision du monde. Mais les mathématiques sophistiquées avaient besoin d’un zéro. Et pourquoi a-t-on besoin d’un système mathématique sophistiqué ? Pour l’économie bien entendu ! (1)

Euro
Le 0EURO est l’ajout parfait à la série de billets déjà existants en euros. Il mesure 113 x 55 mm. Soit une taille inférieure proportionnellement à celle du billet de 5 euros et qui correspond exactement à ce que serait (s’il existait) le billet de 1 euro. Avec le lancement des billets en euro le 1er janvier 2002, l’Union européenne a non seulement créé une zone de monnaie commune (suite à l’instauration d’une zone économique commune), les billets en euro sont aussi devenus les vecteurs d’une identité et d’une solidarité européennes communes. La devise politique a elle aussi acquis ses billets : pour éviter toute discorde entre États membres, les dessins de la première série de billets d’euros signés Robert Kalina, un illustrateur autrichien spécialisé dans la monnaie, ne représentent aucun bâtiment ou personnage réel, mais des édifices fictifs prototypiques d’ères et de styles architecturaux de l’histoire européenne.

Zéro Euro. © Michael Aschauer

Les fenêtres, arches et portes au recto doivent symboliser l’innovation et l’ouverture au sein de l’Europe, tandis que les ponts au verso sont censés représenter les connexions entre l’Europe et le reste du monde. Par conséquent, le recto du billet 0EURO est laissé vide, un vide sur lequel figure le croissant de lune de la Turquie. Le pont s’inspire d’un modèle original existant : le Most Slobode ou pont de la Liberté à Novi Sad, en Serbie, tel qu’on pouvait le voir en 1999 après son bombardement par l’OTAN (jusqu’à ce qu’il soit finalement reconstruit et réouvert en 2005, grâce à des travaux financés en grande partie par l’UE, source de discordances politiques) (2).

Art
De « Art = Capital » (Beuys) à l’ »Art Capital ».
De la Rareté à la reproduction mécanique.
De la reproduction mécanique aux copies numériques illimitées :
L’Œuvre d’Art à l’Ère d’une Société à Coût Marginal de Zéro ? (3)

Michael Auschauer
publié dans MCD #76, « Changer l’argent », déc. 2014 / fév. 2015

(1) Comme le souligne John D. Barrow, le zéro est absolument essentiel et indispensable au développement d’un système mathématique progressif et commercial : Plus vous devez laisser d’espace, plus il devient difficile de juger. C’est pourquoi, au final, les systèmes de notation positionnelle doivent inventer un symbole lui correspondant pour marquer une tranche vide dans leur représentation positionnelle d’un nombre. Plus leur système commercial est sophistiqué, plus grande est la pression de mettre en place cet élément. John D. Barrow, The Book of Nothing, 2001.

(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Pont_de_la_libert%C3%A9_(Novi_Sad)

(3) Jeremy Rifkin, La nouvelle société du coût marginal zéro : l’Internet des objets, l’émergence des communaux collaboratifs et l’éclipse du capitalisme (Les Liens Qui Libèrent, 2014)

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