Le Regard Vertical

quand le progrès social passe par l’art, l’archéologie et l’astronomie

Le regard vertical est un terme j’ai adopté pour traduire une constante dans ma pratique de ces dernières années et qui renvoie à l’acte de regarder. Regarder vers le haut, dans le ciel étoilé, ou vers le bas, sous les strates de notre terre. J’ai trouvé que cet acte d’observation intensive et sensible m’apportait des réponses, mais plus important encore, qu’il engendrait de nombreuses questions.

Marcus Neustetter, One Woman at the Centre of the Universe. Public-performeurs en interaction avec des cordons lumineux pour raconter l’histoire d’une femme, Sutherland, Afrique du Sud, 2014. Photo: D.R.

Mon intérêt pour le ciel et la terre en tant qu’espaces d’observation et d’étude m’a amené à travailler directement avec des archéologues et des astronomes. Les observer dans leur quête pour parvenir à une compréhension plus subtile de l’espace et du temps est devenu tout aussi intéressant. Les deux pratiques regardent en arrière et créent une histoire archivée. Avec l’astronomie nous étudions la lumière qui nous parvient de partout, de plusieurs centaines à des millions d’années-lumière; la lumière qui prend son origine dans un temps et un lieu bien loin de ce que nous pouvons imaginer, mais dont le voyage se termine sur notre rétine.

En archéologie, chaque couche de poussière sous nos pieds peut être précautionneusement isolée et traitée pour révéler l’histoire de notre terre. Ce qui est enfoui recèle une riche documentation de notre passé, mais montre aussi la direction de notre futur. Ces rencontres avec le passé, que ce soit dans l’immédiateté de nanosecondes à peine écoulées ou aussi loin que le big bang, ont fait naître en moi un besoin de révéler la fine couche du « maintenant », pour me positionner en dehors et poser la question « comment est-ce que j’existe dans le présent ? »

Cet acte d’observation porte tout autant sur l’étude de découvertes et de faits que sur la compréhension de l’espace de spéculation, l’espace de « l’interstice » — l’imaginaire. Lors d’une conversation avec l’archéologue Sven Ouzman, en juillet 2012, ce dernier a répondu à ma question : La matière interstitielle (autour des artefacts) d’une fouille archéologique est appelée matrice. Tout cela fait partie du contexte, sans lequel la découverte n’aurait aucun sens. Tout comme les silences ou les pauses entre les notes qui donnent leur sens à la musique.

Les grottes et les sites de fouilles archéologiques dans le Berceau de l’Humanité, en Afrique du Sud, sont devenus des sources d’inspiration et des sites pour des interventions temporaires et des structures pérennes d’observation, déplaçant la pratique d’atelier dans l’espace public. De la même manière, dans un échange avec des astrophysiciens, l’espace entre les étoiles constitue une fascination constante de mon exploration et mon esquisse du ciel nocturne — en essayant de faire sens de l’imaginaire sur lequel la science spécule. Ces expérimentations artistiques à la frontière de la science posent une question : où existons-nous entre les mystères astronomiques et nos inconnues archéologiques ? Cet espace ne demande qu’à être comblé par notre imaginaire.

Marcus Neustetter, Artist Observatory in the making. Observatoire Astronomique Sud Africain, Sutherland, Afrique du Sud, 2012. Photo: D.R.

Cependant le questionnement lié à notre existence ne se rapporte pas seulement à la science ou à l’imaginaire, il doit aussi être ancré dans des réalités quotidiennes spécifiques à un contexte. Dans les complexités de l’Afrique du Sud il s’agit, en règle générale, de réalités problématiques nourries par des injustices sociales, historiques, politiques, économiques et environnementales. En tant qu’artiste œuvrant dans ce contexte, je ne peux ignorer ces injustices et j’ai dû mettre en place une approche au sein de mon processus artistique qui permette de les appréhender. Cet acte donne à ma pratique un nouveau rôle, celui de facilitateur et d’activateur qui essaie de permettre à un processus et à une solution, pertinents au niveau local, de se déployer.

Par cette approche, j’ai pris conscience que le rôle de facilitateur demandait souvent une rencontre profondément personnelle et subjective. C’est en gardant ceci à l’esprit que mes installations performatives invitent les participants-spectateurs à entrer en scène, d’une certaine manière, et à exprimer leurs propres histoires. Dans le cadre de ma dernière commande officielle du Département de la Science et de la Technologie de l’Afrique du Sud et du Forum national de la Science et de la Technologie pour l’Année internationale de la lumière de 2015, j’ai fourni aux participants une variété de sources lumineuses. Utilisant la technique populaire de la longue exposition photographique, la lumière est devenue un outil au service de leur propre narration. Cette interaction ludique a donné une série de photographies, qui ne sont en rien des d’objets d’art, mais plutôt des traces tangibles de rencontres personnelles subjectives dans le temps et l’espace.

Aucun voyage dans le temps et l’espace ne serait complet sans des rencontres en cours de route avec des entités passionnantes — en particulier l’Obscurité, qui offre à mon public la liberté de s’engager dans des notions de temps dans un quasi-anonymat tout en étant encouragé à échanger des histoires et des impressions avec leurs propres formulations. Cet ensemble d’œuvres repose sur des activations lumineuses et de la photographie à longue exposition qui, en vertu de l’imagerie et de l’abstraction de la forme humaine déformée qui en résulte, permet une interprétation ouverte et largement personnelle laquelle n’aurait pas été possible autrement.

Marcus Neustetter, Dancing in a Prehistoric Footprint. Performance par un groupe de danse de quadrille traditionnel à Fraserburg avec des cordons de LEDs dans le dessin d’une empreinte de pas paléontologique d’avant l’ère des dinosaures, Afrique du Sud, 2015. Photo: D.R.

L’Obscurité, quelle que soit sa générosité ici, exige aussi un regard critique quant à l’idée même de la « lumière » et quant à la propriété et la distribution des ressources énergétiques en Afrique du Sud et sur le reste du continent africain. Ici aussi les matériaux utilisés dans la production des œuvres de cette exposition sont volontairement issus de marchés chinois locaux qui, typiquement, abondent en jouets et en gadgets lumineux bon marché. Une intervention artistique apparemment temporaire se retrouve ainsi avec des produits dérivés permanents sous forme de milliers de bâtonnets lumineux, de LEDs cassés, de boîtes plastiques et de matériaux d’emballage mis au rebut qui, à leur tour, sont assemblés en de nouvelles œuvres d’art destinées à être renvoyées en Chine dans une sorte d’échange rituel. Compte tenu de la présence croissante de la Chine sur le continent africain cette rencontre avec la « matérialité » de la Chine fait référence à ce que j’avais initialement imaginé, un lieu qui se « vendrait » lui-même à travers sa nourriture et la culture Made-in-China dans le monde entier. Est-ce que nous racontons nos histoires, une fois encore, avec le vocabulaire et les instruments des pouvoirs coloniaux ?

Un autre exemple de ce type d’approche participative en partenariat avec les sciences est la collaboration avec l’artiste Bronwyn Lace à Sutherland. Sutherland est un lieu magnifique et unique au monde. La petite ville est située au milieu du désert sud-africain du Karoo. Comme une grande partie du Karoo, elle est connue pour sa « vacuité ». Ses qualités d’obscurité et de silence sont difficiles à trouver ailleurs. Ses vastes étendues de terres vierges et de cieux cristallins permettent une observation et une contemplation qui nous étaient étrangères (à nous artistes) avant ce projet. Ces qualités y ont attiré les astrophysiciens il y a quelques décennies. Ainsi, à seulement 7km de la ville l’on trouve l’Observatoire Astronomique Sud-Africain (SAAO), équipé de plus de douze télescopes internationaux et du Grand Télescope Sud-Africain (SALT/Southern African Large Telescope), l’un des télescopes les plus puissants au monde. Malgré la beauté du lieu et la proximité d’un projet scientifique international d’une telle envergure, la communauté de Sutherland, qui compte à peine plus de 4000 habitants, fait face à l’autre aspect de l’isolement : le chômage et l’alcoolisme touchent de larges portions de cette communauté éclatée.

En raison d’atrocités sociales comme la chasse au San ou au Bushman jusqu’en 1938, la relocalisation forcée de populations par le gouvernement de l’Apartheid sous la loi Group Areas et l’héritage d’une identité déformée par la pensée séparatiste durant et après le régime de l’Apartheid, la communauté de Sutherland doit affronter des obstacles sociaux et économiques constants. Les personnes de couleur de Sutherland parlent Afrikaans, la plupart sont membres de l’Église Réformée Néerlandaise et quelques-uns portent les noms de famille des fermiers pour lesquels travaillaient leurs ancêtres.

Marcus Neustetter, Meteorite Impact. Un groupe de jeunes raconte l’histoire de l’impact d’une météorite il y a 2 millions d’années au Dôme Vredefort à l’aide de gaze et de pointeurs laser, Afrique du Sud, 2014. Photo: D.R.

C’est dans ce contexte que nous avons sollicité les populations locales et les scientifiques pour créer des connexions entre les communautés fragilisées et la recherche scientifique. En utilisant les interventions artistiques, nous avons tenté d’attirer l’attention sur des histoires tues, des luttes permanentes et de nouvelles opportunités. Notre travail a commencé par associer l’Année Internationale de l’Astronomie de 2009 à l’Observatoire Astronomique Sud-Africain à Sutherland, nous avons inauguré notre projet par un vol de cerf-volant. Ceci a non seulement rassemblé des centaines de participants intéressés, mais a aussi donné le ton de l’activation du paysage à travers des interventions ludiques et créatives avec la communauté pendant les six années qui suivirent.

Les résultats ont été des œuvres permanentes de land-art, des spectacles de cerfs-volants, des expositions muséales, des sites mémoriaux et plus récemment la création d’un long métrage et d’un livre en association avec le projet Africa meets Africa (« l’Afrique rencontre l’Afrique »). Le projet Sutherland Reflections est devenu une expérience de participation, d’interventions artistiques et de spectacle créatif portée par la communauté. À travers leur collaboration, des artistes et des scientifiques ont commencé à répondre à l’attitude et la relation actuelles envers la « distance » apparente des communautés défavorisées de Sutherland et leurs disciplines, en lien avec l’observatoire international voisin.

L’un des moments forts du projet a été la construction du Dôme de Sutherland sur la propriété du SAAO. Même s’il s’agit d’un important site international dédié à la recherche scientifique, pour un peuple dont le lien à la terre est empreint de douleur et de violence, ce territoire scientifique international n’est pas perçu comme très accueillant. Dans une tentative d’ouvrir le dialogue vers l’appropriation et l’accessibilité, Lace et moi avons invité quelques anciens et figures importantes de la communauté à poser la première pierre de leur propre espace d’observation, un dôme communautaire. Cette cérémonie a été réalisée sans permission, comme un geste symbolique initial. Deux ans plus tard, et après un effort de persuasion, nous avons obtenu la permission du SAAO et un financement du Conseil National des Arts pour construire un dôme d’observation à l’œil nu pour la population de Sutherland.

La base du dôme utilise des méthodes de constructions locales traditionnelles et de la pierre extraite dans la région. Le dôme géodésique fait écho aux outils scientifiques voisins, mais il permet aussi à une personne, allongée sur le sol et à l’abri dans cet espace, de suivre le mouvement des étoiles à l’aide d’une grille. Par-delà sa charge sociale et politique intentionnelle, le Dôme de Sutherland se révéla une illustration poétique inattendue d’un espace d’observation et de réflexion — une concrétisation physique qui accueille mon regard vertical.

Marcus Neustetter
traduction: Valérie Vivancos
publié dans MCD #81, « Arts & Sciences », mars / mai 2016

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