KazLab, premier fablab de Guyane

témoignage de Rudi Floquet

Rudi Floquet est co-fondateur et directeur de l’association Manifact, et de son fablab La KazLab, situé au Camp de la Transportation à Saint-Laurent du Maroni, en Guyane française. Il vient nous éclairer sur la mobilisation de leur fablab pendant le confinement.

Manifact et La KazLab à Saint-Laurent du Maroni. Photo: © Manifact

Pouvez-vous présenter votre démarche ?

La KazLab a été ouverte en 2016, ce qui en fait le premier fablab de Guyane. Nous étions à l’origine seulement deux co-fondateurs bénévoles et aujourd’hui nous sommes quatre salariés à plein temps pour 200 adhérents. « La KazLab » est donc partie d’une petite initiative associative qui a pris une envergure importante sur le territoire et qui, grâce à son impact local, bénéficie à présent de la reconnaissance des institutionnels.

La KazLab est un fablab particulier puisqu’elle se trouve en Amazonie tout en étant sur le territoire français. En Guyane, le système législatif ressemble beaucoup à celui d’une région française, ce qui peut être source de grandes difficultés, le territoire ayant des caractéristiques tout à fait différentes de celles d’une région métropolitaine.

Le fait pour le fablab d’être très situé à la frontière du Surinam crée par exemple des spécificités. La situation sociale par exemple : dans la petite ville de Saint-Laurent-du-Maroni, il y a officiellement 50 000 habitants et en réalité certainement le double, si l’on prend en compte tous les « informels », tous les quartiers de la ville étant classés en quartiers politique de la ville (quartiers prioritaires).

Ce contexte explique que nous ayons voulu dès le début être un lieu ouvert, accessible à tous, en évitant le piège de l’entre-soi « geeks et CSP+ ». Nous avons développé une multitude d’actions pour arriver à avoir un public métissé dans tous les sens du terme, et nos activités sont diversifiées : animation, organisme de formations pour tous les niveaux (de la délivrance d’une certification du MIT à l’accompagnement des jeunes déscolarisés) et accompagnement de projets (porteurs de projet individuels, collectivités, entreprises).

Nous avons également été élus « Fabrique Numérique du Territoire » et souhaitons à présent répondre à certains besoins du territoire identifiés depuis le début en développant un espace de coworking et un fablab professionnel. Nous poursuivions cet objectif, notamment en étant à la recherche d’un local plus grand (500 m2 contre 120m2 aujourd’hui), mais toute cette démarche a été interrompue par la crise de la Covid.

Au début de cette crise, nous avons dû fermer le fablab, mais au bout de deux semaines on s’est dit « qu’est-ce qu’on fait » puis on a craqué et on a décidé de fabriquer des visières. Nous avons démarré cette aventure parce que nous aimons être dans l’action, nous ne sommes pas des administrateurs dans l’âme.

Fabrication de visières à la découpe laser. Photo: © Manifact

Quel type de matériel avez-vous produit ?

Étant en contact avec de nombreux réseaux de fablabs dans le monde (en France, en Amérique Latine, etc.) dès le début de la crise, nous avons travaillé sur différentes pistes pour fabriquer du matériel avant que la Covid n’arrive en Guyane en bénéficiant des retours d’expérience d’autres régions du monde alors déjà touchées. Nous avons rapidement décidé de cibler notre énergie et notre travail sur la production de visières de protection. Pendant 12 jours, nous avons prototypé et testé nos modèles en réel, un délai très rapide. Ensuite, il a fallu résoudre le problème de l’approvisionnement, car il n’y avait aucune matière première disponible en Guyane pour la fabrication de visières.

Le matériel produit l’a-t-il été par des bénévoles ou des employés ?

Au début, les visières n’étaient produites que par notre équipe de quatre salariés, puis nous avons rapidement fait appel à certains de nos adhérents pour accélérer la production. La partie usinage s’est alors organisée en « 2-6 » (deux cycles de production de 6h par jour) sur la même découpe laser. Pour la partie décontamination, nous avons fait appel à l’hôpital, dont l’infirmière hygiéniste nous a accompagnés et donnés des conseils pour organiser notre outil et notre chaîne de production. Elle nous a permis d’être aux normes et de respecter les gestes barrière lors de la production ainsi que la décontamination de chaque visière produite et distribuée.

Manifact au cœur de la crise. Photo: © Manifact

Vos fournisseurs vont ont-ils fait payer la matière première ? Avez-vous donné ou vendu votre matériel ? Réussissez-vous à couvrir vos coûts ?

Le coût de la matière première des visières est de 1€ l’unité. Nous avons fait le choix de les vendre à hauteur du coût de la matière première, c’est-à-dire 1€ chaque visière. Nous avons donc décidé de ne pas impacter le coût de la main-d’œuvre, des salaires, etc. sur le prix de vente. Cette crise a contribué à nous faire penser qu’il fallait enclencher la suite. Nous avons reçu énormément de demandes de visières qui étaient initialement plutôt du monde médical et des forces de l’ordre.

À présent, beaucoup de demandes viennent des entreprises et des collectivités, et nous avons donc décidé de créer un relais pérenne pour la production de visières en Guyane. Nous avons donc réussi à passer le relais et à transférer tout notre process de production de visières a une entreprise de Cayenne qui a trois découpes laser. La production de visières va donc être transformée en une activité économique.

Avez-vous pris contact avec des entités locales (entreprises, commerces, hôpitaux, etc.) si vous l’avez fait ?

Nous avons eu la chance d’être contactés par beaucoup de facilitateurs (des personnes individuelles, des personnes dans les commerces, des administrations, des collectivités) qui nous ont proposé leur aide. Par exemple, des gendarmes nous ont ramené 30 kilos d’élastiques en avion de la métropole.

Des visières, de la fabrication la plus simple à la plus complexe, ont été proposées pour équiper le personnel du Centre Hospitalier de l’Ouest Guyanais © service communication du CHOG. Photo: D.R.

Quel design et quelle matière avez-vous utilisés pour fabriquer les visières ?

Les visières ont été fabriquées avec des feuilles de plastification, elles sont lavables et réutilisables. Nous avons choisi la découpe laser parce que c’était la solution la plus rapide. Lorsque nous travaillions sur les prototypes les premiers jours (notamment les prototypes espagnols), nous regardions la solution d’impression 3D des visières et le temps de production en 3D comparés au nombre de demandes que nous avons reçues suite à un reportage TV (des gendarmeries, de la police municipale, des pompiers de toute la Guyane).

Nous nous sommes vite rendus compte qu’il serait impossible de répondre à toute cette demande avec la technique en impression 3D. Nous avons donc choisi la méthode polonaise en découpe laser, bien plus rapide. Pour la matière première, nous avons eu l’idée d’utiliser des feuilles A3 de pochettes de plastification normalement utilisées en bureautique et de l’élastique.

L’objectif était de réaliser un travail professionnel, en accompagnant les visières de spécifications techniques et d’une notice de décontamination avec avis médical. L’AP-HP à Paris, qui était déjà fournie en visières par les fablabs, nous a également donné son retour d’expérience sur son utilisation de celles-ci.

Quelle a été l’ampleur de la production de visières ?

Lorsque nous avons trouvé une solution pour la matière première de substitution, nous avons fabriqué 6 000 visières en deux semaines et demie et, en tout, 7 080 visières de protection COVID-19 ont été fabriquées au fablab depuis le 6 avril.

La fabrique de visières en « 2-6 » © Manifact

Que vous a appris cette expérience ?

Cette expérience a été très enrichissante pour la KazLab. En matière de communication, les fablabs sont souvent vus comme des lieux où les gens s’amusent avec des machines. Cette expérience nous a permis de montrer que l’on est aussi capables d’être des producteurs et que ces lieux se professionnalisent et pourraient être une forme de réponse à la relocalisation de la production dans les prochaines années.

Les médias nous ont également apporté une visibilité, notamment par la chaîne de TV régionale qui, à cette occasion, est venue pour la première fois réaliser un reportage chez nous. Maintenant en Guyane, on associe « fablab » à fabrication d’objets utiles pour la population.

Cette nouvelle ouverture a également été valorisante pour l’équipe et pour nous : avoir un retour de la société civile dans son ensemble, au-delà de nos utilisateurs, nous a donné beaucoup de fierté et un vrai sentiment d’utilité, en dehors de notre cercle habituel.

Avez-vous rencontré des difficultés ?

La plus grande difficulté que nous ayons rencontrée était celle de la matière première. L’autre obstacle important, mais qui a fini par être surmonté, a été institutionnel. Dès le début de la crise, nous avons immédiatement à l’hôpital et aux médecins. Le système de santé en Guyane n’est pas aussi bien doté qu’en métropole et à l’hôpital ils n’avaient pas de masque du tout quand la crise a commencé. Le projet initial était donc de fabriquer des visières pour tous les médecins, c’est-à-dire 300. Nous sommes donc allés les voir et ils étaient d’accord, mais cette démarche n’a pas été validée par l’Agence Régionale de Santé (l’ARS).

Au bout de cinq jours, nous avons eu un retour motivé de l’ARS disant que notre projet était intéressant, mais que nous ne devions pas destiner notre production de visières aux soignants. Nous avons donc réalisé des actions de lobbying pendant une douzaine de jours, notamment auprès d’un membre de la cellule de crise de la préfecture, à la suite desquels l’ARS régionale a déclaré « je ne vous empêcherai pas de les distribuer » en nous permettant ainsi de distribuer les visières aux trois hôpitaux de Guyane, via une élue qui avait rapidement soutenu notre démarche.

La logistique était également compliquée : je me suis transformé en logisticien avec cette crise et nous étions dans une situation qui ressemblait plus à de l’humanitaire. Habituellement, c’est déjà très compliqué d’importer du matériel au fabLab et la crise n’a fait que démultiplier les difficultés que nous rencontrons toute l’année.

Les policiers municipaux avec les boucliers faciaux © Ville de Saint-Laurent du Maroni. Photo: D.R.

Pourriez-vous me citer deux ou trois valeurs que vous portez et que vous souhaiteriez voir dans la société de demain ?

Concernant les valeurs qui nous portent et qui ont amené à la création du fablab, les voici :

  • idée de « Do It Yourself » : le « faire » est une valeur très forte qui donne du sens et qui vient en contrepoint de l’évolution d’une société allant toujours plus vers le « non-faire », la consommation sans action. Une des fondations du fablab est donc de redonner à tous l’envie de faire.
  • notion d’égalité d’accès à la technologie et à la science, notamment par la vulgarisation scientifique. Pour nous, il est crucial que tout le monde puisse avoir aux connaissances scientifiques, numériques, artisanales avec toujours l’idée de se servir de ces outils intellectuels pour fabriquer.
  • idée du collectif, du « faire ensemble ». Notre territoire et les nouvelles générations ici sont à cheval entre le rural, le tribal et la modernité. Cela crée des problématiques que le fablab contribue à diminuer en faisant le pont entre le « faire soi-même » ancestral et la modernité.

Sur l’impact de ce que nos valeurs véhiculent et ont mis au jour pendant la crise de la Covid, je pense que cela ira bien au-delà des fablabs. On dirait que l’on commence à contaminer l’État, qui a notamment développé une plateforme pour mettre en lien les entreprises et les citoyens pour la distribution de visières, de masques. Si on a un rôle à jouer, c’est bien celui-là et le fait que nos idées soient récupérées au niveau de l’Etat c’est une réussite parce que ça leur permettra d’être amplifiées, démocratisées et ça ne peut être que positif.

Sarah Cougny
publié en partenariat avec Makery.info

Le fablab KazLab et l’association Manifact à Saint-Laurent du Maroni.

Articles similaires