Biotechnologie d’intérêt public

Deux révolutions technologiques ont fondamentalement changé le monde au cours du dernier quart de siècle, l’une dans les Technologies de l’Information et des Communications (TIC) et l’autre dans la biotechnologie. La première est beaucoup plus connue, car elle fait partie intégrante de la vie quotidienne des habitants des pays développés. Son impact est immédiat et omniprésent.

Free Range Grain. Photo: © Critical Art Ensemble.

Les employés des entreprises de services, les bureaucrates, les technocrates, les hommes d’affaires et les étudiants consacrent une part croissante de leurs heures éveillées à rechercher sur un écran ou taper sur un clavier. La biotechnologie est en apparence beaucoup moins omniprésente. Elle semble éloignée de la vie quotidienne parce que son développement et sa production se déroulent derrière les portes closes du laboratoire et ne sont compris que par un groupe d’experts scientifiques. Comme nous le verrons plus loin, cette vision, bien que correcte, est en réalité limitée. Le Critical Art Ensemble va même jusqu’à dire que si la révolution des TIC est beaucoup plus spectaculaire, la révolution biotechnologique est assurément plus profonde et tout aussi omniprésente.

Le Critical Art Ensemble se rend compte que cette affirmation est très audacieuse, car d’un simple coup d’œil tout un chacun peut voir à quel point les TIC ont révolutionné le monde. Plus important encore, elles ont rendu possibles une forme définitive de capitalisme (le pan-capitalisme), une hégémonie économique d’envergure mondiale. Les marchés mondiaux imbriqués et interdépendants sont désormais une réalité dont découlent des institutions mondiales et transnationales qui ne fonctionnent sous aucune autre autorité que la leur. Avec l’utilisation de la virtualisation croissante de toutes formes dominantes de l’activité humaine — si nous parlons d’échange économique, de guerre, de divertissement, ou de sociabilité — même à un simple niveau, le pan-capitalisme réussit à produire une idéologie générale dominante à l’échelle mondiale (le néolibéralisme), dans laquelle les catégories d’entreprise et de profit sont devenues le prisme à travers lequel toute valeur est mesurée. Compte tenu de cet enveloppement spectaculaire, incontournable, idéologique et économique rendu possible par les TIC, comment ne pas admettre qu’il s’agit là de la plus importante des révolutions ?

Le Critical Art Ensemble pense que, comme pour tous les phénomènes spectaculaires, cette révolution est réductible à une question de quantité. La révolution (numérique) des TIC nous a finalement apporté le même genre de choses, mais sur une échelle beaucoup plus grande. Ainsi, bien que nous n’ayons jamais vu auparavant d’empire, de spectacle, ou de marchés mondiaux, nous avons vu des empires, spectacles, et marchés à grande échelle. D’autre part, la biotechnologie n’est pas seulement étendue dans ses nombreuses manifestations, elle est également véritablement nouvelle. Si l’on se base sur la quantité, la biotechnologie touche à tout ce qui est organique, ce qui la rend véritablement globale. Par exemple, son impact est constant dans la chaîne de l’approvisionnement alimentaire. En termes de vie quotidienne, les produits issus de la biotechnologie sont omniprésents, de nos cuisines à nos armoires à pharmacie et notre corps. Pour un petit groupe de personnes, la biotechnologie est la raison même de leur existence. Cependant l’importance réelle des biotechnologies repose sur leur qualité.

Le pan-capitalisme, comme toute autre forme de pouvoir avant lui, n’a jamais été en mesure de contrôler pleinement l’intériorité humaine. Il peut envelopper le corps et la conscience et essayer d’y faire pénétrer ses impératifs, mais il n’a jamais été capable de contrôler la pensée ou le désir de manière fiable. Certes, il a fait de grands progrès pour assoir sa position, mais aucune formule magique n’a jamais poussé les gens à désirer ce dont ils n’avaient pas besoin, ni à devenir serviles sans résistance. Même la plus simple des campagnes de publicité n’est jamais assurée de fonctionner. Elle peut parvenir à déplacer les désirs fondamentaux généralement ancrés dans les besoins humains, comme la nourriture, le sexe, le logement, l’appartenance et des états alternatifs de conscience sur des articles superflus, mais cela fonctionne uniquement sur du court terme et finit souvent par échouer complètement. Le flux continu de groupes de réflexion qui accompagne les campagnes de publicité est une preuve irréfutable de la conscience du capital vis-à-vis de cette incertitude. La biotechnologie peut aider à optimiser ce processus, non seulement par le biais des humains. Elle peut grandement aider à re-codifier tout système organique et toute créature afin qu’ils puissent davantage se conformer aux impératifs du pan-capitalisme.

Free Range Grain. Photo: © Critical Art Ensemble.

De nouvelles avancées dans la biologie moléculaire ont démarré ce ré-encodage de la vie. Pour revenir à l’homme, ces éléments intérieurs de la conscience que nous pensions impénétrables sont à présent un territoire ouvert. Les moyens de prendre les impératifs du néolibéralisme et de les transformer en prédispositions qui pourraient pousser vers l’extérieur pour établir des liens avec les indicateurs actuels qui poussent vers l’intérieur. Étant donné la propension du capital à optimiser et rationaliser tout ce qui y touche, on peut être certain que l’intériorité du corps est dans sa ligne de mire.

Depuis longtemps, le capitalisme a montré son intérêt pour une vie régie par l’ingénierie dont la plus grande férocité s’est manifestée dans le mouvement eugénique du début du XXe siècle. Le désir de déplacer les processus tâtonnants et aveugles de l’évolution et de les remplacer par des choix rationnels en phase avec les besoins du capitalisme est un rêve persistant. À présent, les connaissances et les moyens d’y parvenir sont disponibles. Déjà, de nombreuses espèces vivantes sont ré-encodées. Toutefois, la réponse à des besoins de puissance et la sélection pour la survie sont deux choses différentes. La sélection ne peut être que spéculative et comprise a posteriori, elle ne peut donc être conçue à l’avance, de sorte qu’on ne sait jamais quel genre de bénéfices ou d’inconvénients les ingénieurs apportent à des espèces données ou même à un système écologique. Même si ce problème était en quelque sorte évitable (et compte tenu des antécédents du capitalisme, ce serait surprenant), on peut être assurés que le capital vise à privatiser la vie elle-même. Une pensée alarmante, et un processus déjà bien entamé.

En dépit de ces tendances cauchemardesques, sous-produits du néolibéralisme, la biotechnologie pourrait avoir des conséquences utopiques. Si elle pouvait être retirée du contrôle des sociétés transnationales et des organisations militaires, elles pourraient être réorientées pour un travail d’intérêt commun. Pour ce faire, la biotechnologie doit être repensée et réutilisée comme autre chose qu’un outil de colonisation de la vie, et cela se produira uniquement si ceux qui se tiennent à l’extérieur de la vision directe, de la tutelle, ou du salariat des agents du capital sont prêts à s’engager dans ce défi (d’ailleurs, quelques scientifiques son disposés à aider les bio-hackers dans cette entreprise, mais ils sont rares). La tâche n’est pas facile : pour réussir, les participants devront retirer les œillères de l’entreprise et du profit. En outre, ils auront besoin de participer à cette activité d’une manière qui dépasse le plaisir de l’enquête et la satisfaction de la curiosité. Ceux qui en sont capables devront encadrer cette initiative comme une intervention délibérée contre une forme inacceptable de bio-pouvoir, ou plus positivement, comme un moyen d’inventer et de déployer de nouvelles formes de bio-politique.

Ce n’est pas de la science, mais cela y ressemble. Les formes de bio-intervention et de biohacking qui ont une valeur sociale se démarquent de la production des connaissances scientifiques, car, au contraire, elles s’efforcent de produire une politique qui s’oppose à la re-codification de la vie dans l’intérêt du pan-capitalisme. La production de la connaissance scientifique est hors de portée de ceux qui ne bénéficient pas d’indépendance financière. La science est une entreprise intensive au niveau du capital, qui coûte des millions, souvent pour produire des résultats incomplets. Le coût du matériel de pointe est prohibitif (généralement parce qu’il ne peut être optimisé en raison du faible nombre d’unités vendues) et le coût des matériaux liquides n’est pas plus abordable. Les réactifs biologiques, micro litre par micro litre, sont probablement les substances les plus chères au monde. En outre, cette entreprise exige une grande communauté ayant atteint un consensus sur ce qui constitue un processus légitimé de contre-vérification de la validité et de la fiabilité des résultats. Dans l’écrasante majorité des cas, ceux qui bricolent dans leur coin ne seront jamais en mesure de rejoindre ce club.

Compte tenu de ces limitations, que peut-on faire ? Pour commencer, si tout ce l’on souhaite c’est explorer les bases de la biologie moléculaire, cela ne peut se faire à un coût raisonnable que d’une manière limitée (en raison du coût des réactifs). L’un des domaines où le capitalisme excelle c’est l’optimisation des produits populaires pour faire baisser leur prix (malheureusement cette pratique apparemment positive est communément associée au pillage du travail des plus pauvres, des plus vulnérables, et des plus désespérés de la planète). Les outils de laboratoire de base tels que les incubateurs, les shakers, les centrifugeuses, les PCRs, les pipettes de précision, etc., sont facilement disponibles et abordables pour ceux dont le budget est limité (surtout si vous achetez du matériel d’occasion) ou bien, selon les préceptes de Graham Harwood, ceux qui n’ont pas d’argent peuvent piquer le matériel.

Free Range Grain. Photo: © Critical Art Ensemble.

En outre, de nombreux procédés ont également été optimisés et sont souvent disponibles sous forme de kits faciles à utiliser. Les laboratoires sont comme n’importe quel autre espace de travail capitaliste où l’ouvrage est entièrement stratifié. Il n’est pas optimal pour les gestionnaires (IP) de faire un travail de laboratoire. Ils doivent développer des théories, inventer des expériences, interpréter des résultats et rédiger des demandes de subventions. Ils ont besoin d’une main-d’œuvre bon marché, c’est-à-dire d’étudiants, plus communément surnommés « singes de laboratoire ». Ils ont besoin d’instructions faciles à suivre. Ce qui signifie pour les bio-hackers intéressés que, sans connaître la théorie de ce qui est produit, un résultat valide peut être atteint (alors non, pas besoin de doctorat !). Peut-être les gens veulent-ils savoir si les céréales de leur petit déjeuner sont faites à base de maïs transgénique : il existe un kit disponible à cet effet dans les magasins de fournitures scientifiques. Il suffit de suivre les instructions très détaillées. Cependant, vous devez vous assurer que votre laboratoire est correctement équipé pour le kit, et toujours vérifier ce qu’un kit donné nécessite avant de l’acheter. Les fondations sont maintenant posées : nous pouvons nous approprier le matériel, les processus et les quantités limitées de connaissances et les adapter à nos propres besoins.

Nous arrivons maintenant à la partie créative de notre processus. Que pouvons-nous faire avec des moyens modestes ? Pour répondre à cette question, le Critical Art Ensemble suggère de se tourner vers l’histoire de l’art afin d’obtenir des réponses. Et dans ce cas vers l’un des grands pirates de la culture du XXe siècle : Marcel Duchamp. Au début du XXe siècle, Duchamp a produit une série de sculptures toutes effectuées dans le but de déranger et perturber les croyances mythiques sur l’art, à savoir ce que les humains appellent l’art dans l’existence à travers un acte créatif transcendantal, au-delà de la sphère sociale. Duchamp croyait que l’art n’avait pas de qualités transcendantes ou essentielles, et le ready-made en était sa démonstration. Il a pris des produits fonctionnels manufacturés comme un porte-bouteille ou un urinoir et les a repositionnés comme étant de l’art. Estimant que le sens est déterminé par la situation, plutôt que par l’essence, il a placé les objets sur un piédestal, dans un musée ou une galerie, et les a signés. L’interrelation entre l’espace, le socle, l’objet, la signature et le spectateur signalaient à tous la légitimité du statut des objets en tant qu’art. Et en tant que tels, ils étaient considérés et traités comme de l’art. Cette reconfiguration des points signifiants pour produire de nouvelles relations aux objets communs est le modèle que les biohackers peuvent utiliser pour produire de nouvelles perceptions, des réflexions et des relations avec le monde organique (ou, comme William Gibson l’écrit : la rue trouve ses propres utilisations pour les choses…). Les Bio-interventionnistes doivent trouver leurs propres usages pour les outils de biologie moléculaire et cellulaire (pour les réaffecter en tant que décolonisation et libération des processus et des objets).

Ayant écarté l’équipement et les modèles de production, nous pouvons commencer à expliquer pourquoi nous croyons tellement en l’amateurisme de ceux qui sont engagés dans le DIY (bidouillage), plutôt que dans les spécialistes, pour montrer la voie de la réorientation des outils et des procédés de la biotechnologie. La raison principale en est que les amateurs n’ont pas de conflit d’intérêts. Leurs intérêts sont personnels et ne s’alignent pas sur ceux des entreprises ou des organisations militaires. Comme indiqué précédemment, la science est une entreprise coûteuse (et nous ne pensons pas ici à l' »entreprise »). L’argent doit venir de quelque part et les trois sources disponibles à cet effet sont : l’armée, le gouvernement et les sociétés commerciales. Cela signifie que les programmes de recherche doivent être en adéquation avec l’une de ces institutions. Pour que chaque investisseur continue à verser de l’argent aux laboratoires, ils doivent d’obtenir quelque chose en retour (que ce soit monétaire ou symbolique). Cela met les scientifiques sous la pression constante d’obtenir des résultats concrets. Le savoir ne suffit pas; il doit découler sur une application tangible (rentable). Malheureusement, la réalité pratique tend à orienter la recherche aux dépens de la connaissance pour son propre profit, bien que certains scientifiques soient devenus habiles à détourner un financement en déguisant leurs recherches par le biais d’un stratagème (une tactique courante pour des chercheurs qui explorent l’espace est de dire que leur travail aboutira à une station lunaire). Les amateurs sont complètement en dehors de cette boucle et peuvent diriger leur attention partout où ils le souhaitent. Le potentiel visionnaire des amateurs est bien plus créatif à l’échelle la vie quotidienne. Ils ne sont pas accablés par l’histoire, les normes, l’examen collégial, la survie institutionnelle et la sociabilisation de la vie en laboratoire. Ils peuvent rassembler et réutiliser sans tenir compte des mécanismes répressifs des disciplines.

Une dimension pédagogique fait également partie de cette alternative à la science du pan-capitalisme. Par le passé, le Critical Art Ensemble a mentionné le problème de l’aliénation. Les Biohackers peuvent aider à démystifier la biologie moléculaire en réalisant des projets qui démontrent que des connaissances de base, concernant l’application et le déploiement de la biotechnologie, sont accessibles et peuvent être facilement acquises par le public. Si nous échouons dans cette initiative, la politique publique de la biotechnologie ne sera pas mise au point par un processus démocratique, mais à travers le processus oligarchique actuel où les sociétés font ce qu’elles veulent en créant leur propre recherche et leurs normes de sécurité et de maintien de l’ordre. Comme toutes les alternatives à la règle du pan-capitalisme, elles doivent venir de la base. De ce fait, il y a beaucoup en jeu à l’heure actuelle. Le BioDIY, le biohacking, le bio-interventionnisme, ou quelque soit le nom que l’on souhaite lui donner, a une charge beaucoup plus grande que l’auto-divertissement par la science amateur, mais occupe une place importante dans le développement d’une biopolitique démocratique, des formes futures de la vie, de la santé et de la diversité de l’écosystème mondial. Le Critical Art Ensemble espère vous voir dans le laboratoire public.

Steve Kurtz
publié dans MCD #68, « La culture du libre », sept. / nov. 2012

Le Critical Art Ensemble (CAE) est un collectif de 5 praticiens des tactiques médiatiques [tactical media], formé en 1987 et dédié à l’exploration des croisements entre art, théorie critique et science. Le groupe a exposé et réalisé des performances dans plusieurs lieux à travers le monde, de la rue au musée et en passant par Internet. Le CAE a également écrit six livres. Dans Molecular Invasion (Autonomedia, 2002) le CAE propose un modèle pour la création d’une biologie contestataire déclinée sous forme d’activisme appliqué au domaine organique. Site: www.critical-art.net/

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