Bitcoin

la fin du tabou de l’argent

La longue thèse de Jaromil sur le bitcoin est une enquête dans la mouvance « technoetic » qui prend en compte la dynamique bio-politique qui régit la communauté du bitcoin et les caractéristiques propres à la réalisation technique, dans l’optique de donner un aperçu du futur de cette technologie et une interprétation post-humaniste de son émergence. Avec la permission de son auteur, nous publions ici un extrait de l’article original (1).

Photo: D.R.

Lorsque nous parlons du bitcoin et de ses attributs spécifiques qui consistent à créer de la valeur en réseau, on ne peut ignorer que cette technologie repose sur une dynamique de communauté. On pourrait même affirmer que le bitcoin permet à l’argent de devenir une convention communautaire et de s’affranchir de la convention ascendante imposée par un souverain et sa liturgie du pouvoir. Comment, alors, répondre aux questions cruciales que pose le bitcoin : quel est son but ? Qui en tire profit ? Ou, en d’autres termes, si l’aspect communautaire du bitcoin est vital (notamment en ce qui concerne la distribution du calcul nécessaire à son authentification, le partage d’une devise commune, une histoire collective des transactions ou la manière collective de quantifier la richesse), quel usage les communautés en font-elles ?

Les premières communautés à avoir adopté le bitcoin, en dehors de celle des hackers (qui ne l’a jamais réellement utilisé comme monnaie d’échange de marchandises) sont des têtes de turcs toutes choisies pour ceux qui souhaitent éradiquer cette devise. En réalité, toute personne désireuse d’adopter une approche moraliste et bannir l’innovation en question n’a même pas à aborder des concepts brûlants comme la souveraineté. Il est, en effet, très facile pour les chasseurs de sorcières de mettre en exergue le fait que des drogues ont été achetées et vendues avec des bitcoins, que les joueurs d’argent adorent les bitcoins et que certains sites Internet déclarent accepter des paiements en bitcoin pour des assassinats sur gage. […]

Un rôle dans l’histoire
En tant que membre de la communauté qui a grandi autour du bitcoin, je me rends compte que celle-ci est principalement constituée de jeunes idéalistes qui se rebellent contre le statu quo, particulièrement lorsque celui-ci est constitué d’une administration centralisée et encline à la corruption. Pour un grand nombre de personnes, il est clair que ces monopoles sont souvent injustes et dominent différents contextes, jugulant les possibilités d’innovation pour les jeunes générations. L’acte auquel nous faisons référence lorsqu’il s’agit de « briser le tabou de l’argent » est la libération du moyen d’échange de valeur.

Le bitcoin a un rôle historique : ses épopées se fondent dans celles des communautés, des nouvelles réflexions éthiques, des nouveaux récits de passion, dans la gloire et tout le mystère qui entoure ses origines. Le désir de libération, de décentralisation et de « désintermédiation » est au cœur du bitcoin — c’est une question éthique qui n’est pas plus problématique que le besoin concret de supprimer l’intermédiation de nombreuses fonctions systémiques qui gouvernent notre société moderne. Que la finance moderne s’occupe plutôt de ses problèmes de « longue traîne » ! […]

Chaque forme de monnaie, depuis les plus primitives, a dû composer avec la grammaire du pouvoir. L’avènement d’un souverain et de sa gloire justifie la confiance collective en une forme symbolique de circulation de valeur. L’investissement du pouvoir dans la monnaie, surtout lorsqu’elle n’est pas garantie par des valeurs minérales, est codifié à travers le mystère et la gloire. Le bitcoin n’est pas exempt d’une telle dynamique : il innove la manière dont le numérique devient tangible, un rôle qui peut s’avérer très dérangeant. De fait, même lorsqu’il s’agit de choisir l’iconographie de sa propre monnaie, la communauté bitcoin fait état d’une rupture politique.

Pas de hiérarchie
L’intrigant mystère autour de l’identité de son auteur, Satoshi Nakamoto, pourrait sembler insignifiant, mais il revêt une importance centrale dans les mythes du bitcoin et des cryptomonnaies du futur. Le bitcoin ne bénéficie d’absolument aucune autorité monétaire, mais repose sur un pacte commun et la rationalité sous-jacente d’un algorithme mathématique (le rêve impalpable de neutralité). De par leur nature déflationniste, les bitcoins évoluent dans un champ limité de possibles, une quantité de valeur de plus en plus difficile à extraire (par le minage).

Personne ne peut créer des bitcoins au-delà de la quantité déterminée au tout début de leur existence, et ce, au grand désarroi des économistes modernes qui considèrent la monnaie fiduciaire comme un outil crucial pour se mouvoir dans les eaux troubles de la contemporanéité. Ils ont raison, c’est indéniable, mais il n’existe pas de hiérarchie dans le bitcoin : ce qui veut dire précisément qu’il n’y a pas d’origine sacrée, pas de destin écrit, pas de dirigeant unique, pas d’hésitation quant à son essence.

Photo: D.R.

Le bitcoin promet d’être le support neutre d’une économie basée sur la participation et non pas l’édit d’un roi, pas plus que d’une banque centrale, ni leur intermédiaire autorisé (néanmoins, soyons clairs, le bitcoin a vraiment engendré de nouveaux riches, ceux qui ont cru plus tôt que les autres à la promesse de cet algorithme). La rupture offerte par cette nouvelle perspective sur l’argent n’aborde pas l’égalité ni la couverture sociale, et ne pourrait en rien bénéficier à la société ni nous aider à sortir de la crise : il s’agit simplement d’un phénomène de protestation en faveur de la neutralité du réseau. […]

À ce stade, il devrait être évident qu’un processus d’assujettissement tel que celui que nous décrivons ici n’est pas la simple émergence d’une nouvelle technologie innovante, cela va au-delà. L’énorme succès du bitcoin prouve que les dimensions de ce processus sont multiples et ne peuvent être appréhendées par l’adoption d’une simple narration ou, encore moins, par l’utilisation de catégories propres à l’analyse économique.

La popularité actuelle du bitcoin est immense et ne cesse de croître : elle ne résulte pas seulement de la qualité du bitcoin, mais aussi de l’évolution de la bio-politique et du fait qu’il s’inscrit dans un contexte particulier. Le bitcoin est ancré dans les mouvements de protestation qui ont accompagné la crise financière de 2009 à nos jours, c’est-à-dire le mouvement Occupy. Même si ceux qui saluent le succès inconditionné et instrumental du bitcoin peuvent avoir des raisons de dissimuler cet aspect, il est important de le replacer dans son contexte historique pour comprendre ce que l’avenir pourrait réserver. […]

Le forking du bitcoin
Le succès signifie aussi que le bitcoin peut être sujet à du « forking » (bifurcation de code), des ramifications, être reproduit, cloné, réagencé et finalement récupéré par tout un chacun : une icône populaire alimentera l’esprit de la culture populaire sans se consumer, mais son authenticité se fondra dans l’émergence de nouvelles instances populaires. C’est ce qui est déjà en train de se produire pour le bitcoin, avec des conséquences très intéressantes. Si l’on considère qu’il a surtout du succès dans la communauté des hackers (que nous devrions peut-être qualifier de jeunes cyborgs…), les ramifications du bitcoin donnent naissance à de nombreuses réalisations techniques pertinentes, à la fois capables de fonctionner à grande échelle et d’explorer de nouvelles approches de la monnaie et du réseautage. […]

À travers Freecoin15, projet qui me tient particulièrement à cœur dans la galaxie bitcoin, j’ai commencé à documenter ce phénomène de forking depuis ses débuts et j’ai prêché au cœur de la communauté du bitcoin en faveur de la possibilité de configurer le code d’origine et, de manière générale, pour exploiter les possibilités de customisation de la technologie sous-jacente à cette devise. Je suis convaincu cependant que, même si le bitcoin représente une rupture politique unique avec l’ancien pouvoir qui tient les rênes de l’argent, il ne s’agit pas de la solution miracle en la matière.

Le besoin de devises numériques basées sur une comptabilité à triple entrée ne peut se satisfaire uniquement du bitcoin. Néanmoins, fort de son succès, dont nous venons d’examiner les conséquences, le bitcoin pourrait s’établir à plus long terme comme valeur stable de référence pour des réalisations futures : on peut prédire, en toute objectivité, qu’à l’avenir sa valeur ne cessera d’augmenter. […] Alors que l’argent semble mort ou mourant, c’est le moment propice pour oser cette analyse. Il se pourrait bien qu’en brisant ce tabou, nous trouvions des manières de changer les choses à grande échelle, en particulier si l’on considère la longue série d’innovations qu’il reste à mettre en œuvre dans le domaine de la comptabilité.

En fin de compte, il existe des preuves de la rupture que je présente ici, dans le sillage des multiples devises nées suite à la création du bitcoin : avec toute l’ironie et l’irrévérence délibérée. Les portes ont été laissées ouvertes par l’homme mystérieux. Satoshi le fou, Satoshi le saint a franchi la ligne avant tout le monde. Le tabou de l’argent a été brisé. La fonction du bitcoin ne concerne pas vraiment la perte de pouvoir de quelques gouvernements, mais la possibilité pour un nombre exponentiel d’individus de mener leurs propres expériences en matière de construction de nouvelles entités.

Denis Roio alias Jaromil
publié dans MCD #76, « Changer l’argent », déc. 2014 / fév. 2015

(1) L’intégralité de l’article (en anglais) peut être téléchargée au format PDF sur: https://files.dyne.org/readers/Bitcoin_end_of_taboo_on_money.pdf

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