Makers bretons

des capacités productives et coopératives révélées sur les territoires

En Bretagne, la mobilisation des makers et fablabs pour soutenir les personnels exposés au coronavirus a été forte et efficace : 2 500 couturières bénévoles se sont mobilisées et 600 maker.euse.s ont produit plus de 25 000 visières durant le confinement. Norbert Friant, référent régional Bretagne pour le Réseau Français des Fablabs pendant la crise sanitaire témoigne pour Makery de cette force collective et se projette sur les suites possibles.

Modèle d’organisation en “point de collecte” proposé par le TiLab et l’Edulab, fablab de l’Université de Rennes 2. D.R.

Pas de masques en réserve, canaux de commandes à l’arrêt, achat de produits majoritairement fabriqués en Chine… Si les institutions, le marché et les acteurs économiques n’étaient pas prêts face au besoin immédiat en protections individuelles, les maker.euse.s et leurs réseaux solidaires, ont rapidement réagi, à travers le monde, en mettant à disposition des plans en licence libre d’équipements validés par des autorités sanitaires permettant de répliquer des productions locales. Norbert Friant, cofondateur du LabFab et responsable du Service Numérique de Rennes Ville et Métropole, apporte un éclairage sur les réponses apportées localement par les maker.euse.s en Bretagne… et saisit l’occasion pour adresser un grand remerciement à tous ceux qui se sont mobilisés.

La Bretagne, terre de fablabs

La Bretagne connaît depuis une dizaine d’années une émergence des acteurs de la fabrication numérique. Des événements tels que « Imagine Construit » dès 2010 à Rennes ou la première Maker Faire en France à Saint-Malo en 2013 ont nourri le territoire, fait éclore des initiatives de lieux (une trentaine de fablabs identifiés aujourd’hui) et permis de passer à l’action que l’on soit à Brest, Lannion, Concarneau, Auray, Fougères, Vitré ou ailleurs en Bretagne.

Pour autant, les maker.euse.s sont encore marginalisés par les acteurs traditionnels. L’image du “bidouilleur – geek” leur colle à la peau. La crise sanitaire met en évidence de nouvelles perspectives, de nouveaux modèles de coopération et de productions locales, à même de nourrir le mouvement des fab cities (ou fab régions – lire notre article sur la Fab City Brest et sur le Fab City Index, NDLR).

Tout d’abord, il faut souligner l’avantage d’agir sur une région où globalement les acteurs se connaissent et ont pour pratique naturelle la coopération. Là encore, des événements comme le Forum des Usages Coopératifs de Brest lancé en 2004, ont permis de faire se rencontrer tous les deux ans de nombreux acteurs, dont les Fablabs et maker.euse.s du Grand Ouest. En Juillet 2018, l’organisation d’une étape FAB14, à Auray, a également pu démontrer cette capacité coopérative locale.

Cartographie des fablabs réalisée par Guillaume Rouan. D.R.

Coordonner pour s’entraider

Dès le début de la crise sanitaire, une plateforme est mise en place pour recenser les actions, connecter les demandes et anticiper la suite avec des acteurs économiques. Concrètement, les fablabs et maker.euse.s ont commencé à produire des pièces en impression 3D juste avant le confinement mi-mars, grâce au retour d’expérience de maker.euse.s italiens.

Une coordination nationale s’organise pour documenter, certifier et partager les pratiques (plan 3D, validation, prototypes…) par le biais du Réseau Français des FabLabs (RFF) et de référents régionaux afin de faciliter la remontée d’informations. La Bretagne a bénéficié des expériences de Normandie ou d’Occitanie et pu partagé ses expériences avec les régions Grand Est et Île-de-France.

En Bretagne où les initiatives maker.euse.s ont fourmillé, il ne fallait surtout pas chercher à centraliser ou à envisager le montage d’une structure. La coordination consistait à partager les pratiques et s’entraider. Le LabFab (réseau de fablabs autour de Rennes) avec l’appui de Benoît Vallauri, coordinateur du TiLab (Laboratoire d’innovation publique) s’est mis en lien avec les différents acteurs : Brest, Lannion, Auray, Lorient, Saint-Brieuc :  « Cette réponse émergente à la crise COVID, aura agi comme un révélateur de certaines ressources enfouies, et bien implantées dans le tissu social des territoires bretons. »

Ce qui aura permis de mettre en évidence très vite deux problématiques communes aux maker.euse.s  : d’une part la gestion du stock de matériaux (filaments, tissus) pour les maker.euse.s, avec un risque de pénurie compte tenu de la demande brutale à l’échelle nationale et européenne ; d’autre part, le lien avec les acteurs économiques pour assurer le passage à une échelle de production largement supérieure.

La coordination s’est aussi attachée au retour d’expériences des utilisateurs pour une prise en compte par des « makers prototypeurs », puis des « valideurs » (avec certification en lien avec Bretagne Développement Innovation – on vous en parlait ici – Biotech Santé Bretagne et l’Agence Régionale de Santé) et enfin la production d’une documentation ouverte accessible à tous les « makers producteurs ». Car, les métiers exposés aux contacts de la population recherchaient des solutions adaptées.

Des modifications étaient parfois nécessaires sur les plans à imprimer en 3D. La valeur est dans les détails identifiés par les utilisateurs eux-mêmes. C’est ainsi que les pompiers de Rennes ont pu tester 6 modèles de visières et faire des retours aux makers qui ont adapté les supports. Le Commandant Knoepffler a alors décidé d’équiper l’ensemble des véhicules des trois centres de secours de Rennes (Villejean, Beauregard et Le Blosne), soit une soixantaine de visières.

Modèle d’organisation en « usinette » proposé par le TiLab et l’Edulab, fablab de l’Université de Rennes 2. D.R.

La démarche régionale en soutien aux makers.euse.s

La tension sur les matières (filament, tissu…) mise en exergue a nécessité un soutien à l’échelle régionale pour que les maker.euse.s puissent continuer à agir. En avril, une enveloppe régionale de 30 000€ est alors débloquée et fait l’objet d’une validation avec la Région conformément à un règlement co-rédigé par des makers.euses.

Trois postes de dépenses sont définis afin de flécher au mieux cette aide : une commande massive de PLA (filament pour Imprimante 3D) pour reconstituer les stocks des maker.euse.s et des fablabs, un soutien aux collectifs de couturier.e.s à l’achat des tissus pour la confection de masques et blouses solidaires et enfin une participation aux frais de déplacement des personnes ayant effectués la logistique durant cet épisode de crise.

La région a été découpée en trois secteurs géographiques, avec pour chaque secteur, un acteur reconnu par la communauté des maker.euse.s et fablabs chargé de l’usage de la portion de l’enveloppe régionale attribuée. Cette subvention, exceptionnelle, mais relativement modeste face aux productions massives, assure au moins une reconnaissance officielle des actions conduites par les maker.euse.s et symbolique pour maintenir leurs initiatives.

Assemblage de visières au Fablab du Pays de Lorient. Photo : © Florian Mausy

Et après ?

De nombreux articles ont été publiés par la presse locale et nationale valorisant les capacités productives sur les territoires des couturier.e.s et mak.er.euse.s volontaires. Ces compétences, non délocalisables, se structurent aujourd’hui en coopérative afin de répondre à des nouveaux besoins, comme la commercialisation de masques en articulation avec les acteurs économiques.

Le cadre réglementaire va certainement évoluer, comme en témoigne la note de la Direction générale du travail sur le “travail” bénévole des maker.euse.s, ne reconnaissant pas l’économie du don, et l’opposant à l’économie classique. Des hybridations sont pourtant envisageables. Même si ce sujet n’est pas nouveau, la crise actuelle met en lumière la complémentarité entre les capacités productives industrielles importantes et les petites productions, agiles, permises localement par fabrication numérique. Les productions des maker.euse.s ont, en plus des personnels soignants, fourni des petites structures (cabinets infirmiers, cabinets de médicaux, commerçant.e.s, …), souvent en milieu rural, n’ayant pas toujours les contacts pour s’en procurer facilement.

Cependant, à ce stade de préfiguration et de sortie de confinement, le modèle le plus immédiat reste encore le passage à la commercialisation. C’est notamment le cas de la coopérative des couturières masquées en Île-et-Vilaine, qui leur permet de se regrouper et de vivre de leur travail ou encore de l’Usine Invisible dans le Morbihan. Ces entreprises commercialisent aujourd’hui des modèles de masques réutilisables grands publics.

Pour viser plus loin, au moins trois approches très concrètes sont envisageables en mobilisant les makers.euses.s : 1/ identifier les défis à résoudre sur les territoires en provoquant davantage de rencontres avec les collectivités ; 2/ encourager des modèles axés sur la coopération locale, l’échange de compétences ou l’optimisation en renforçant les collaborations avec des acteurs économiques ; 3/ associer à des opérations d’aménagement (requalification d’un quartier, d’un village ou d’une friche industrielle) le potentiel des makers.euses.s dès les premières étapes avec les décideurs locaux, les architectes et les usagers. L’hybridation de la maîtrise d’ouvrage avec le prototypage d’usages convolerait les contraintes que savent se fixer les makers.euses.s : environnement, lien social, proximité, apprentissage collectif, partage et préservation des ressources…

En Bretagne, ce travail de cultivateurs mené depuis 10 ans par les pionniers fondateurs des Fablabs a donc produit un écosystème de makers.euses.s. Ils sont généralement efficaces, mais discrets et la crise les a révélés. Cette production distribuée a mis en lumière et en application les principes de la Fab City, mouvement international dans lequel en Bretagne, les Métropoles de Brest et Rennes sont inscrites. Les fablabs et makers.euses.s doivent maintenant être encouragés à s’emparer de projets collectifs, et y participer réellement par le Faire ensemble.

Norbert Friant
publié en partenariat avec Makery.info

Articles similaires