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SMS, QRcode…

et la littérature dans tout ça ?

À écouter les défenseurs de l’orthographe, les textos et autres tweets représenteraient un vrai danger pour la langue française. Quant à soutenir qu’ils peuvent avoir un intérêt littéraire, on sait qu’il vaut mieux ne pas aborder le sujet si on ne veut pas se fâcher avec ses amis, même avec ceux que l’on a sur Facebook (si on en a).

Peter Ciccariello, QR_poem, 2011. Photo: D.R.

Pourtant – une fois n’est pas coutume, allons au-delà des Pyrénées, par exemple au Japon, en Allemagne et en Finlande, des pays qui ne sont pas réputés pour manquer d’écrivains brillants. On y trouve des romans spécialement conçus pour les téléphones mobiles, dont le premier, Deep Love, au Japon remonterait à 2003. On me dira que ce n’est pas du “grand” roman, que c’est de la (sous-)littérature destinée à des ados. Juste. Mais, primo, c’est un vrai succès (certains sont téléchargés plusieurs dizaines de milliers de fois), secundo, il n’est pas idiot d’aller chercher les ados sur leur terrain, tertio, l’avantage des téléphones mobiles (et aujourd’hui des tablettes) c’est qu’ils permettent de lire sur un même support des vidéos, des sons et des textes. C’est ce qu’a pensé le romancier à succès et auteur dramatique (et directeur de théâtre, tiens ! tiens !) Terry Deary en concevant et en publiant sur mobile The Perfect Poison Pills Plot, une courte nouvelle de surcroît “augmentée” par des clips vidéos du rappeur Chipmunk.

Depuis deux ou trois ans, la cible, comme disent les marketeurs – oui, je sais…, la (sous-)littérature, c’est du marketing –, a bougé. Plusieurs écrivains tissent des romans, des nouvelles ou des récits par et pour les téléphones mobiles à destination des lecteurs adultes, comme d’autres font des films avec leurs téléphones portables (www.festivalpocketfilms.fr). Non, l’art du SMS ne se réduit pas à l’art Ascii ou au Cute & Funny. Ainsi, depuis maintenant deux ans, Annabelle Verhaegue partage une fiction extime par textos qu’elle adresse à des dizaines de lecteurs. Un univers littéraire qui n’est pas sans rappeler tout à la fois les filatures de Sophie Calle, les débuts de la webcam et les textes pseudo-intimistes de Sabine Révillet ou de Carole Thibaut. À ce texte-fleuve, il ne semble y avoir ni début ni fin. La jeune auteure (dramatique) joue avec notre voyeurisme, puisqu’elle nous fait pénétrer dans son intimité. Mais c’est elle qui nous convoque, plus que nous qui regardons par le trou de la serrure. Le texto agit ici comme un perturbateur – il tombe de manière imprévue – et introduit une fausse proximité, plus forte encore que ne peut le faire un blog. Un sentiment étrange qu’aucun autre média n’était parvenu à réaliser.

Pour finir, un mot sur les QR (Quick Response) codes, ces codes-barres en deux dimensions que l’on trouve un peu partout, sur les pubs en tout genre et les affiches électorales. Les QR (sous licence libre) sont lisibles par tous les mobiles de la dernière génération. Encapsulant des textes, des sons ou des images, les QR sont un nouveau support et un nouveau média pour les poètes adorants jouer avec les matérialités de l’écrit. Mettre un poème dans un QR, c’est jouer avec son invisibilité. En France, on relève quelques rares tentatives avec plus ou moins de bonheur (chez Stéphane Bataillon, par exemple). Venant du graphisme et du design, l’artiste américain Peter Ciccariello pousse le jeu un peu plus loin en dispersant un QR (contenant un poème et une première image) dans une seconde image modelée par ordinateur. Fasciné par le rapport entre les mots et les images, Ciccariello produit des œuvres visuelles qui comprennent généralement des poèmes devenus quasiment illisibles dans leur linéarité par leur insertion dans des collages sophistiqués, à l’esthétique des années 1980/90. Dans QR Poem, l’artiste américain réitère ainsi le geste mallarméen, qui fait que les poèmes se décryptent, se dé-(QR)-codent plus qu’ils ne s’interprètent. Ou comment, par un coup de dés, écrire un poème avec une technologie initialement destinée à faciliter la gestion des stocks !

Emmanuel Guez
publié dans MCD #66, “Machines d’écritures”, mars / mai 2012

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