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Importer la guerre à domicile

comment les artistes réfléchissent le regard du drone

Les drones sont devenus l’arme de choix pour pratiquer des guerres clandestines dans les zones frontalières actuelles du Pakistan, du Yémen et de la Somalie, des guerres qui reposent sur l’invisibilité et la possibilité de déni. La fonction des drones ne se borne pas à rendre visible, mais aussi à rendre invisible. En faisant la guerre par images interposées, ils créent des guerres imperceptibles.

James Bridle, Drone Shadow, Washington DC, 2013. James Bridle reproduit des silhouettes de drones Predator ou Reaper taille réelle sur le bitume ici à Washington DC, sur la chaussée en face de la Maison Blanche. Photo: © James Bridle / booktwo.org

Comme le souligne Eyal Weizman de Forensic Architecture : la faculté de cacher et nier une attaque de drone ne constitue pas seulement un effet secondaire anodin de la technologie, mais bien un élément central dans une campagne. La violence infligée par la guerre des drones est aggravée par la négation de ceux qui la perpètrent (1). Un certain nombre d’études menées par le Bureau of Investigative Journalism, Reprieve, Code Pink et Amnesty International, ainsi que le rapport rédigé conjointement par NYU et Stanford, Living under Drones, questionnent ce secret. Ils lèvent le voile sur l’impact de la campagne de drones US sur les populations civiles, mettant en évidence le fait que les attaques de drones font des victimes civiles et que les drones affectent gravement la vie quotidienne.

Ainsi, le rapport Living under Drones précise : Les drones survolent vingt-quatre heures sur vingt-quatre des communautés du nord-ouest du Pakistan, ils frappent des habitations, des véhicules et des espaces publics sans aucune mise en garde. Leur présence terrorise des hommes, des femmes et des enfants, générant de l’anxiété et un traumatisme psychologique au sein des communautés civiles. Ceux qui vivent sous les drones doivent faire face à l’angoisse permanente qu’une attaque mortelle puisse être déclenchée à tout moment, tout en sachant pertinemment qu’ils ne pourront se protéger. Ces peurs ont affecté leur comportement (2).

Un moyen de faire comprendre l’étendue de la souffrance des civils passe par la visualisation de données. Citons l’infographie Out of Sight, Out of Mind : A Visualization of Drone Strikes in Pakistan since 2004, l’application pour iPhone de Josh Begley Metadata ou encore Dronestagram de James Bridle. Si ces projets fonctionnent à l’aide de graphiques, d’abstraction et d’images satellites, celui initié par un collectif d’artistes pakistanais, américains et français (dont JR) en collaboration avec la Foundation For Fundamental Rights qui défend les civils victimes de drones au Pakistan, compte sur la capacité des histoires individuelles à émouvoir.

Le collectif a agrandi la photo d’une fillette qui avait perdu des membres de sa famille dans une attaque de drones et l’a étalée dans un champ au Khyber Pakhtunkhwa. L’image est censée être assez grande pour que le système de visualisation d’un drone la reconnaisse. L’intention est de donner un visage humain aux victimes de sorte que les pilotes prennent conscience qu’ils n’ont pas affaire à de simples “insectes écrasés” pixelisés. La photo agrandie opère aussi en tant que commentaire sur le régime scopique du drone, dans la mesure où les victimes ne deviennent pas simplement visibles, mais ont ainsi la possibilité de regarder à leur tour. En renvoyant un regard qui n’était pas supposé en croiser un autre, elles rétablissent la réciprocité au cœur d’une situation elle fait défaut.

Byung-Chul Han a mis ce manque de réciprocité au centre de sa réflexion sur la guerre des drones. Il établit une analogie entre, d’une part, la répartition inégale des pouvoirs et la vulnérabilité et, d’autre part, le manque d’échanges de regards. Un régime scopique asymétrique devient ainsi la manifestation visuelle d’une guerre asymétrique dans laquelle le pouvoir de voir sans être vu va de pair avec celui de blesser sans être blessé. Se référant à Carl Schmitt, Han analyse la guerre des drones comme un problème spatial découlant d’un changement d’angle et de perception. Schmitt considérait la guerre aérienne comme une guerre d’un type nouveau définie par la verticalité, la dislocation et une perte de réciprocité causant une déconnexion affective entre ceux qui sont bombardés et ceux qui bombardent.

Dans la même logique, Han écrit : L’égalité spatiale et l’égalité juridique dépendent l’une de l’autre. La guerre aérienne ne permet pas de vis-à-vis entre ses combattants. L’utilisation d’un bombardier crée une hiérarchie, une typologie verticale qui annule la typologie de la guerre conventionnelle (3). Ainsi, cette typologie verticale change littéralement et métaphoriquement la manière dont l’ennemi est perçu. Le fait de surplomber l’ennemi modifie l’attitude à son encontre. Il ou elle n’est plus considéré comme un ennemi combattant, mais comme un criminel hors la loi — un glissement de sens qui résulte d’un glissement de perspective.

JR, Not a Bug Splat, Installation photographique, région de Khyber Pakhtunkhwa, Pakistan, 2014. Photo: D.R.

Un nombre croissant d’artistes répond à ce régime scopique en abordant le drone à la fois comme une chose (un objet à regarder) et une machine à voir (un sujet qui vous regarde). Parmi leurs différentes approches, on constate une tendance à déplacer le regard du drone et soumettre les États-Unis à sa vue : ainsi, de 5,000 Feet is the Best d’Omer Fast, des images abstraites de drones dans le ciel américain de Trevor Paglen, de Drone Shadows de James Bridle ou encore la série photographique Blue Sky Days de Tomas van Houtryve.

Ces œuvres tentent d’illustrer le slogan de The Weather Underground [collectif américain de la gauche radicale, NDLR] datant des années 1960, Bringing the War Home, importer la guerre à domicile, qui suggère que la technologie du drone n’est pas qu’un problème de politique étrangère, mais aussi de politique intérieure. En rapprochant la guerre lointaine, elles nous rappellent qu’il s’agit d’une guerre littéralement menée à domicile. La guerre des drones est en train de dissoudre la frontière entre civil et militaire — ce qui s’applique non seulement à ceux qui sont visés, mais aussi aux opérateurs de drones. Le dispositif d’opération du drone a transformé la maison en poste de combat. Les soldats font la guerre en restant chez eux.

Les images artistiques et activistes d’une guerre importée à domicile sont celles d’une violence qui revient nous hanter, niant ainsi le déni initial. Elles suggèrent que les drones parlent de nous, de qui nous sommes et de la manière dont nous appréhendons le monde. En étant supposément hors-sujet, elles révèlent les connotations et les fondements coloniaux et orientalistes de la guerre des drones et de la vue du drone. En ce sens, il s’agit d’images susceptibles d’être utilisées comme autant d’écrans à travers lesquels nous regardons non seulement les “autres”, mais aussi nous-mêmes. Un tel regard devrait engendrer une position délibérément éthique dans nos actions. Il faudrait se demander: Quels sont les humains qui comptent ? Quelles sont les vies qui comptent (4) ? Que voyons-nous lorsque nous regardons à travers l’œil du drone ? Comment les artistes abordent-ils cette vision pour faire face au drone et le pousser à retourner son regard contre lui-même ?

La série de photos Blue Sky Days de van Houtryve constitue un bon exemple. Initialement publiée sous forme d’encart de 16 pages dans le magazine Harper en avril 2014, elle a remporté le second prix du World Press Award dans la catégorie sujet contemporain en 2015. Elle montre des vues aériennes en noir et blanc de paysages américains et de situations sociales, dont un mariage, un enterrement, un terrain de baseball, un cours de yoga en plein air, une cour d’école, une prison et la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Soit des situations dans lesquelles des gens ont été tués par des drones américains à l’étranger ou déjà intégrées dans notre quotidien. Van Houtryve a photographié ces scènes en fixant son appareil photo DSLR sur un quadricoptère qu’il a lui-même fabriqué. L’idée de ce projet est née de l’observation qu’aucune narration visuelle n’accompagne cette guerre dans l’imaginaire du public. […] je me demandais comment remplir ce vide visuel. J’ai essayé de rapporter cette guerre à domicile par le biais de la photographie (5), un moyen de générer de l’empathie.

Sa tentative de susciter une prise de conscience chez le spectateur occidental découle essentiellement de trois décisions. En premier lieu, elle déplace l’observation des zones frontalières actuelles au Pakistan, au Yémen, et en Somalie à celles des États-Unis. Le lien entre les régions et leurs expériences radicalement différentes est renforcé par le titre de la série Blue Sky Days qui fait référence au discours de Zubair Rehman, un garçon de 13 ans, au Congrès américain en 2013. La grand-mère de Rehman a été tuée par une frappe de drone au Waziristan en 2012 et lui-même a été blessé. Durant l’audience à Washington, Rehman a déclaré : Je n’aime plus le ciel bleu. En fait, à présent je préfère le ciel gris. Les drones ne volent pas quand le ciel est gris.

Deuxièmement, Van Houtryve a décidé d’utiliser un vrai drone pour critiquer la guerre des drones parce que cela lui permettait d’en dire davantage. Les images vous permettent de commenter la politique militaire américaine de drones à l’étranger; elles vous permettent de parler des drones du gouvernement américain qui survolent le territoire américain […]. Ceci vous permet de parler de l’accessibilité de cette technologie. […] L’utilisation d’un drone à la place d’un hélicoptère vous permet de parler du large spectre des drones qui change nos vies. Cela vous permet d’aborder un autre sujet (6).

Tomas van Houtryve, Blue Sky Days 16 décembre 2013. El Dorado County, California, USA. Des étudiants dans une cour à El Dorado County, California, vus d’un drone. En 2006, une frappe de drone sur une école religieuse du village de Chenegai, au Pakistan aurait tué jusqu’à 69 enfants. Commissioner : VII for Harper’s Magazine. Photo: © Tomas van Houtryve.

À travers un geste plutôt moderniste, l’artiste questionne le support en utilisant ce même support (7). Il emploie le drone pour mieux le comprendre et finalement trouver ce qui peut être spécifique à sa visualité. Ce qui amène à poser la question suivante : qu’est-ce qui caractérise une image filmée ou photographiée par un drone ? Par ailleurs, est-il possible d’adopter l’angle de vue du drone sans adopter par la même occasion sa dynamique de puissance et sans tomber dans une fascination compulsive à son égard ? Comment s’assurer de ne pas reproduire ce que l’on s’était donné pour objectif de critiquer ? Comment peut-on renverser cet épineux imbroglio pour y donner un sens critique ?

Troisièmement, les réponses ébauchées par la série Blue Sky sont liées à l’ambiguïté, l’abstraction et une forme complexe de relation, voire d’absence de relation. Ces images créent une collision entre abstraction et silhouette humaine, entre corps et paysage. En les regardant, ce que l’on voit est loin d’être évident. Il s’agit d’images claires dont le sens est ambigu.

Van Houtryve explique : Habituellement, je tiens à ce que mes photos apportent de la clarté. […] On croit ce que l’on voit. Cependant, je pense avoir essayé de m’imaginer à la place d’un pilote de drone, d’adopter son point de vue; si tout ce que quelqu’un connaissait de ma vie n’était qu’un flux vidéo infrarouge, vu à 4500 mètres, cela pourrait-il prêter à confusion ? Le fait de connaître quelqu’un au sol est-il différent ? L’une des images représente quelqu’un en train de faire du yoga, et la moitié du temps quand je demande aux gens de regarder cette photo, ils disent, “Ah, cette personne est en train de prier” l’autre moitié du temps ils disent, “Je pense qu’elle fait du yoga”. C’est le genre d’ambiguïté que je voulais faire ressortir, le genre d’ambiguïté dont, à mon sens, il faudrait s’inquiéter (8).

Ce que l’artiste suggère, c’est que lorsqu’on adopte le point de vue d’un drone, on ne devrait pas croire nos yeux. Ce que nous voyons, c’est ce que nous voulons bien voir. Précisément parce que ces images semblent tout montrer, elles sont ouvertes à l’interprétation. En effet, elles vont jusqu’à exiger une interprétation. Un exercice délicat, qui peut être relativement biaisé. Dans une série de conférences et d’articles de blog intitulés Angry Eyes, Derek Gregory a accentué cet aspect s’agissant de la manière dont les activités et les personnes qui apparaissent sur les flux des drones sont volontiers perçues comme hostiles (9). On ne les voit pas comme quelqu’un ou quelque chose de familier ou d’ordinaire, mais comme une chose “autre” et menaçante — cette observation rejoint complètement la théorie de Han selon laquelle la perspective du drone, verticale et totalement déconnectée permet la création de criminels hors-la-loi ou d’individus hostiles.

Cependant l’intérêt de Blue Sky Days de Van Houtryve réside en ce qu’il attire cette déconnexion au niveau du sol, afin d’y établir de nouvelles relations. Suite au 11 septembre et à la fameuse “Guerre au terrorisme”, Judith Butler avait suggéré que la précarité et la vulnérabilité étaient des conditions humaines communes à partir desquelles on pouvait imaginer et construire de nouvelles relations. La série photo de van Houtryve constitue une élaboration visuelle de cette idée. Elle demande qu’est-ce qui est révélé de nos vies ? Qu’est-ce qui est vulnérable ? À quoi ressemble l’Amérique vue d’un drone (10) ?

Les questions émergeant d’un tel point de vue sont différentes de celles qui pourraient surgir si l’on cherchait des moyens de rendre visible les victimes des frappes de drones. Par ailleurs, elles soulignent le danger de rendre ces victimes à nouveau invisibles, en masquant leurs souffrances bien réelles derrière une introspection narcissique. Quoi qu’il en soit, elles restent cruciales. En rapportant la guerre à domicile, elles créent les conditions virtuelles qui nous permettent de formaliser l’interaction entre visualité et violence, mettant en avant des aspects comme la militarisation de la vision, l’ambiguïté des images et du sens ou encore la superposition de l’abstraction et de la figuration comme autant d’éléments centraux à ce que voir à travers le regard du drone signifie.

Svea Bräunert
publié dans MCD #78, “La conjuration des drones”, juin / août 2015

Svea Bräunert est chercheuse postdoctorante au Centre de Formation à la Recherche Visibility and Visualization: Hybrid Forms of Pictorial Knowledge à l’Université de Potsdam, Auteure d’une thèse intitulée Spectral Histories: Leftwing Terrorism and the Arts (Kadmos, 2015), ses travaux se focalisent sur les liens entre l’histoire, le trauma et les arts. Son projet de recherche en cours, provisoirement intitulé Urgency and Uncertainty: Drone Warfare and the Arts, constitue la base d’une exposition, dont elle est commissaire associée, au Musée d’Art Mildred Lane Kemper à St. Louis, prévue début 2016.

(1) Eyal Weizman dans Forensis. The Architecture of Public Truth. Forensic Architecture (ed.). Berlin, Sternberg Press, 2014. p.369-370.

 

(2) International Human Rights and Conflict Resolution Clinic à la Faculté de Droit de Stanford et Global Justice Clinic à la Faculté de Droit de la NYU, Living Under Drones: Death, Injury, and Trauma to Civilians from US Drone Practices in Pakistan  (2012). http://www.livingunderdrones.org/report/

 

(3) Byung-Chul Han, Die Ethik des Drohnenkrieg (2013). www.matthes-seitz-berlin.de/artikel/byung-chul-han-die-ethik-des-drohnenkriegs.html

 

(4) Judith Butler, Precarious Life: The Power of Mourning and Violence. London, New York, Verso, 2006.

 

(5) Tomas van Houtryve, interview par le Center for the Study of the Drone du Bard College, le 13/03/2014. http://dronecenter.bard.edu/interview-tomas-van-houtryve/

 

(6) ibid.

 

(7) ibid.

 

(8) ibid.

 

(9) http://geographicalimaginations.com/2014/09/25/angry-eyes/

 

(10) Tomas van Houtryve, interview par le Center for the Study of the Drone

 

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