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Le combat des makers espagnols

Co-fondateur de Makerspace Madrid, Cesar Garcia Saez anime également La Hora Maker, une chaîne YouTube suivie par plus de 5000 makers en Espagne. Pour Makery, il revient sur la mobilisation des makers espagnols en soutien des soignants et des personnels exposés lors de la pandémie de Covid-19.

Le personnel médical des hôpitaux Terrasa portant des visières produites par le Tinkerers Fablab Casteldefels. Photo: D.R.

L’Espagne a été l’un des premiers pays européens touchés par le virus SRAS-CoV-2, juste après l’Italie. Le 14 mars, le gouvernement espagnol a déclaré l’état d’urgence et imposé un confinement national. Au cours des trois mois qui ont suivi, des équipes de makers espagnols, montées pour l’occasion ou déjà existantes, se sont organisées et ont travaillé à distance pour répondre à la crise.

Avant le confinement

Au cours des semaines précédant l’état d’urgence en Espagne, les nouvelles en provenance d’Italie et de Chine ont souligné le besoin urgent de respirateurs pour traiter les patients dans les unités de soins intensifs. Sans mesure corrective, la nature exponentielle de la contagion menaçait de provoquer un pic de demandes pour ces dispositifs, et de nombreux décès potentiels.

Réalisant la nature critique du problème, plusieurs groupes à travers le monde ont commencé à travailler sur des solutions open source. En réponse à l’appel de Colin Keogh à développer un respirateur Open Source sur Twitter le 11 mars, un groupe dédié a été créé sur Telegram, parallèlement au groupe existant sur Facebook, afin de réunir spécifiquement les makers espagnols qui préféraient collaborer par l’application de messagerie.

Dans le même temps, Jorge Barrero, directeur de la Fondation COTEC pour l’innovation, a appelé plusieurs membres de son réseau (dont l’auteur de cet article) à évaluer la faisabilité d’un respirateur peu coûteux imprimé en 3D. Après avoir reçu des réactions positives de plusieurs sources, en plus des nouvelles concernant un « petit » groupe de makers s’attaquant au problème, une initiative est née : A.I.RE (Ayuda Innovadora a la Respiración / Aide innovante pour la respiration), un groupe WhatsApp pour mettre en relation toute personne capable et désireuse d’aider : médecins, entreprises, makers, innovateurs, etc.

Comme pour le « petit » groupe de makers – Coronavirus Makers – l’initiative s’est répandue comme une traînée de poudre dans la communauté des makers espagnols. Le week-end précédant le confinement, le groupe Telegram est passé à 1 000 membres en moins de 48 heures. Deux semaines plus tard, il est passé à 16 500 membres ! Mais comment s’organise une communauté de milliers de membres ?

Des bénévoles assemblent des visières au Fab Lab Sant Cugat. Photo: D.R.

Tendances émergentes en période d’incertitude

Une fois que le groupe a commencé à se développer, le nombre de messages quotidiens a explosé. Il était donc de plus en plus difficile de communiquer efficacement, car certains sujets étaient abordés de manière répétitive, à l’infini. Il était vraiment difficile de savoir exactement ce dont on avait besoin à un moment donné. Mais bientôt, plusieurs groupes de travail se sont mis en place pour créer leurs propres canaux, invitant les personnes intéressées par leur sujet spécifique à les rejoindre.

De nombreux médecins et enthousiastes ont également été invités à se joindre à la conversation sur Telegram, mais les groupes pouvaient être assez bruyants et déroutants pour des personnes nouvelles sur la plateforme. David Cuartielles, co-fondateur d’Arduino, a créé un forum spécifique (Foro A.I.RE) pour une conversation plus lente, distillant les faits les plus pertinents sur le sujet. Le Foro A.I.RE a attiré quelque 4 000 personnes au cours du premier mois, qui ont partagé des articles, des nouvelles et même des modèles de référence pour les ventilateurs.

Sur Telegram, le nombre de sujets se développait de manière organique, même si les respirateurs restaient en tête de liste. L’équipe de Reesistencia a annoncé qu’elle allait commencer à travailler sur un respirateur open-source basé sur une valve de type Jackson Rees (d’où le nom « Rees-istencia »). Le 16 mars, ils ont partagé la conception initiale du Reespirator 23, qui comprenait une grande pièce imprimée en 3D pour presser la valve. Ils ont lancé un appel aux makers pour commencer le long processus d’impression de ces pièces.

Cet appel a donné naissance à de nouvelles chaînes régionales pour Coronavirus Makers, qui s’efforcent de produire les pièces localement. Comme la plupart des composants de la conception initiale étaient open source et basés sur des cartes Arduino largement disponibles, l’idée initiale était de produire les ventilateurs de manière distribuée, près des hôpitaux qui en avaient besoin.

Un autre sujet prioritaire sur les chaînes était l’équipement de protection individuelle, le besoin urgent d’EPI étant rapidement apparu comme l’un des plus grands défis de l’Espagne. Alors que la propagation du Covid-19 atteignait de nouveaux sommets, les nouvelles ont rapporté que l’Espagne était le pays où le nombre d’infections parmi les personnels soignants était le plus élevé. Les makers ont immédiatement commencé à travailler sur toutes sortes de lunettes de protection, de masques et sur les modèles de visières.

Le 16 mars, une publication dans le forum a fourni les preuves scientifiques sur l’utilisation des visières pour prolonger la durée de vie des masques et empêcher les grosses gouttelettes d’atteindre les protections en tissu et les yeux du personnel médical. À Oviedo, l’équipe de Reesistencia avait terminé le prototype et attendait un simulateur de poumon pour commencer à tester. Les makers désiraient aider à l’impression en 3D des pièces, que ce soit pour le respirateur ou tout autre projet.

Plusieurs makers ont commencé à créer et à partager des modèles de visières dans les groupes Telegram. Ces visières ont été imprimées par des makers dans toute l’Espagne et données aux voisins qui travaillaient dans les hôpitaux. Cet acte de générosité a permis des boucles de rétroaction extrêmement rapides. Les infirmières et les médecins les utilisaient pendant la journée et proposaient ensuite des idées pour les améliorer et les rendre plus confortables.

À la fin de la semaine, chaque région d’Espagne comptait un grand nombre de makers produisant des visières et les livrant aux hôpitaux. Vu le volume important de ce matériel de fortune utilisé dans les hôpitaux, certains ont commencé à se poser des questions sur la qualité des matériaux utilisés, les normes, la sécurité, etc. Désormais soumis à un nouvel examen, les groupes locaux ont demandé la validation de leurs autorités respectives.

Certaines régions, comme les Canaries, ont autorisé les visières, suivant en cela les procédures standard de sécurité au travail, jusqu’à ce que d’autres pièces certifiées soient disponibles. Madrid a d’abord autorisé l’utilisation de visières imprimées en 3D le 24 mars, mais est ensuite inexplicablement revenu sur sa décision le 28 mars. Ce revirement a déclenché une énorme controverse, car aucun matériel de remplacement n’était disponible pour le personnel médical. Comment les autorités locales pourraient-elles préférer que les médecins et les infirmières continuent à travailler sans protection plutôt que d’autoriser les pièces imprimées en 3D, ne serait-ce que temporairement ?

Heureusement, dans d’autres régions comme la Navarre, le gouvernement local a contacté directement le groupe de makers et a même proposé d’aider à l’approvisionnement et à la distribution. Valence a suivi le mouvement en autorisant un modèle spécifique imprimé en 3D. Pendant tout ce temps, le réseau Coronavirus Makers a réagi de manière organique, s’adaptant à l’évolution des conditions pour continuer à soutenir le personnel médical et les autres collectifs dans le besoin.

Par exemple, le 30 mars, le gouvernement espagnol a interrompu toute activité des travailleurs non essentiels, afin d’empêcher tout mouvement supplémentaire pendant les vacances de Pâques. Cette mesure a imposé une pression supplémentaire aux fournisseurs de matières premières et de moyens de transport alternatifs. Une semaine, les visières étaient livrées par des bénévoles, la semaine suivante, ce pouvait être par des chauffeurs de taxi, et pendant le confinement le plus extrême, même les policiers et les militaires participaient au réseau de distribution !

À la fin de la première vague, le 10 juin, environ un million de visières avaient été produites et distribuées en Espagne par des makers bénévoles dans tout le pays. Une conception finale a été approuvée au niveau national, tant pour l’impression 3D que pour le moulage par injection, afin que chacun puisse produire une visière imprimée en 3D open-source et certifiée dans toutes les régions.

Les équipes locales de la Protection Civile et de la Croix-Rouge soutiennent la distribution des visières du Fablab Cuenca. Photo: D.R.

Fablabs, makerspaces et autres collectifs préexistants

Mais quelle est la relation entre le réseau Coronavirus Makers et les autres groupes et espaces de fabrication qui existaient avant la pandémie ? Bien que les situations soient différentes selon les régions, la plupart des fablabs, makerspaces et autres institutions ont été extrêmement actives dans la lutte contre la pandémie et ont contribué à l’approvisionnement des besoins locaux.

Fablab Cuenca et Fablab Mallorca ont participé en tant que coordinateurs locaux pour les groupes Coronavirus Makers dans leurs régions, en soutenant d’autres makers et en aidant à la logistique et à l’équipement. Fablab Bilbao et Fablab Leon ont produit de nouveaux modèles de visières à l’aide de découpeuses laser, complétant ainsi la production des groupes de makers locaux par des milliers d’unités supplémentaires. Fablab Xtrene (Almendralejo), Tinkerers Fablab (Castelldefels) et Fablab Sevilla ont répondu aux besoins grâce à leurs réseaux préexistants.

Des collectifs de makers tels que la Sevilla Maker Society ont également produit des EPI, en faisant appel à des partenaires inhabituels tels que le Betis Football Club pour aider à la distribution. Makespace Madrid a travaillé sur un respirateur open source, tout en fournissant des EPI à ses voisins. Dans certains cas particuliers, les fablabs au sein de grandes institutions telles que les universités n’ont pas pu utiliser les espaces, en raison de la réglementation locale et de l’obligation de rester à la maison. Leurs membres ont généralement consacré leur temps et leurs réseaux personnels au soutien des groupes locaux de lutte contre le coronavirus.

La communication entre tous ces espaces a été possible dès le début grâce aux canaux de communication préexistants. Grâce au groupe WhatsApp partagé pour le CREFAB, le Réseau Espagnol de Création et de Fabrication Numériques a partagé des nouvelles, organisé les besoins locaux, les meilleures pratiques, etc. D’autres organisations de fabrication numérique telles que Ayudame 3D et FabDeFab ont cessé leurs activités régulières pour aider à la production d’EPI, travaillant avec leurs partenaires et bénévoles, soutenant la cause, tout en conservant leur propre identité/marque.

Fablab Mallorca, centre de distribution régional, inondé de visières produites par des makers bénévoles. Photo: D.R.

Après trois mois de confinement

Au cours des trois derniers mois, Coronavirus Makers a évolué pour s’adapter aux besoins et a ensuite produit de nombreux autres types d’EPI. L’un des plus populaires est le « salvaorejas » (protège-oreilles), une pièce plate qui fixe les sangles derrière la tête plutôt qu’autour des oreilles lorsqu’un masque est porté pendant une période prolongée. Coronavirus Makers dispose également d’une grosse équipe dédiée au textile, qui travaille de manière éthique avec des ateliers et des petits magasins pour produire des EPI et créer des designs open source pour des masques de bricolage appelés +K rilla et +K Origami. Un groupe distribué produit des masques de qualité ICU en utilisant du silicone moulé par injection.

D’autres groupes ont créé des logiciels tels que des applications mobiles pour gérer la logistique des livraisons ou pour encourager des habitudes saines, comme Higiene Covid-19, promue par le gouvernement équatorien. L’Espagne devrait mettre fin à l’état d’urgence le 21 juin. Depuis la fin mai, la demande d’EPI a chuté et la plupart des gens reprennent leur travail habituel et/ou aident d’autres personnes dans leur quartier ou dans d’autres pays. Plus de 15 groupes de makers luttant contre le coronavirus dans d’autres pays, pour la plupart hispanophones, tentent actuellement de reproduire certains de ces procédés pour lutter contre le Covid-19 en Amérique latine.

Que sont devenus les respirateurs open source ?

Alors que l’Espagne a connu un nombre sans précédent de projets visant à mettre en place des alternatives open source et à faible coût pour aider les personnes gravement malades à respirer, le principal problème avec un si grand nombre de respirateurs/ventilateurs était que les étapes d’approbation, les exigences, etc., n’étaient pas clairement définies. Certains pays, comme le Royaume-Uni, ont publié un document avec des exigences claires, tandis que les États-Unis ont publié des directives spéciales avec des exigences de la FDA moins strictes pour l’approbation. En Espagne, en revanche, il n’existait pas de dispositions spéciales de ce type, de sorte que chaque équipe travaillant sur un ventilateur/respirateur était pratiquement seule.

Fin mars, A.I.RE, par l’intermédiaire de la Fondation COTEC, a réussi à organiser un appel d’offres ouvert avec les responsables du processus de certification de l’Agence espagnole des médicaments et des produits de santé (AEMPS). Au cours de cet appel, 115 personnes représentant plus de 35 projets ont pu poser des questions sur le processus de certification. Toutes ces informations ont ensuite été publiées pour guider officiellement le processus de développement. Une vidéoconférence récapitulative sur la certification des ventilateurs avec l’AEMPS et plusieurs équipes fut organisée.

Pour qu’un prototype soit approuvé pour un essai clinique, il devait passer des tests avec un simulateur pulmonaire, des essais sur des animaux en détresse respiratoire sévère et par la conformité électromagnétique. Une fois examiné, il devait recevoir le sceau d’approbation final du comité d’éthique de l’hôpital. Il pourrait alors être utilisé, si et seulement si aucun autre respirateur certifié n’était disponible pour le patient (lire cet article sur le blog Arduino Blog pour plus de détails).

En vertu de ces règles, sept prototypes ont réussi à passer tous les tests dans les deux semaines qui ont suivi. Plusieurs de ces équipes comprenaient des membres de grandes entreprises et/ou de centres de recherche, ayant une expertise dans la certification d’équipements cliniques. D’autres, en revanche, issus du monde des makers/designers, ont réussi à faire approuver et même fabriquer leur produit par de grandes entreprises, proposant des versions appropriables par les makers comme l’OxyGEN.

Alors que la création d’un ventilateur/respirateur à partir de zéro est une tâche herculéenne, une masse critique d’individus a rejoint cette course contre la montre. En moins d’un mois, l’Espagne est passée de zéro ventilateur/respirateur disponible à plusieurs appareils prêts à l’emploi. À la fin de ce processus, l’impact du confinement avait réduit le nombre de patients sous soins intensifs. Les deux seules entreprises produisant des ventilateurs/respirateurs certifiés ont décuplé leur production au cours du mois dernier, avec le soutien du ministère de l’Industrie, de sorte qu’il y a eu beaucoup moins de besoins en respirateurs DIY/maker. Reesistencia Team a réussi des essais de son appareil avec des animaux, mais à ce jour, aucune version approuvée par l’AEMPS n’a été rendue publique.

Dans la tradition de l’open source, certains des projets ont bifurqué ou fusionné. Par exemple, le 24 avril, Reespirator 2020 était annoncé comme un fork du Reespirator 23 de la Reesistencia Team. Dans ce référentiel, ils expliquaient que, même si aucun de ces ventilateurs/respirateurs n’était fabriqué en masse en Espagne, ils prévoient de continuer à les développer au profit d’autres pays dans le besoin.

Premier prototype du respirateur ReesistenciaTeam. Photo: D.R.

Autres initiatives espagnoles

Au cours de ces trois derniers mois, les makers en Espagne ont pris contact avec d’innombrables entreprises, institutions et personnes partageant les mêmes objectifs. Ayuda Digital COVID (anciennement connue sous le nom de TIC para Bien), a apporté son expertise en matière de technologies de l’information pour aider à créer des éléments de l’infrastructure numérique. Frena La Curva (infléchir la courbe) s’est concentré sur les aspects sociaux, en connectant les offres et les demandes des communautés mal desservies. European Cluster Alliance a connecté les initiatives espagnoles à un réseau paneuropéen plus vaste, favorisant la pollinisation croisée des idées entre pairs européens. COVIDWarriors a facilité la mise en réseau avec des objectifs communs et a fourni à plusieurs hôpitaux des robots open source pour les essais cliniques. Le partage d’un objectif commun a permis une collaboration à plusieurs échelles, à des vitesses qui étaient impensables il y a quelques mois !

Gratitude finale

Tout le travail réalisé par les initiatives des makers espagnols n’aurait pas été possible sans le soutien de centaines d’entreprises et de personnes qui ont fourni des matières premières, des moyens de transport et d’autres éléments pour canaliser cette solidarité maker. Remerciements spéciaux à tout le personnel médical : médecins, infirmières et tous ceux qui ont participé à l’atténuation des graves conséquences de la pandémie de Covid-19 !

Cesar Garcia Saez
publié en partenariat avec Makery.info

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Appel initial aux makers sur Twitter

Cette série d’enquêtes est soutenue par le fond d’urgence Covid-19 de la Fondation Daniel et Nina Carasso.

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