Bernard Szajner

Bernard Szajner. Figure of speech. Film « haïku ». Photo: © Bernard Szajner.

/ Social – anti-social ou supra-social ? Le TLF [Trésor de la Langue Française] propose 25 définitions du mot, allant de « magico-social » à « supra-social »… Mais à « social » (tout court), il définit ce terme comme relatif à la vie des hommes en société. Ma relation en tant que « créateur d’art » au lien social est toute particulière ! Par « social », la plupart d’entre nous entendent ce qui est « directement social » ou proche de la société au quotidien, de la relation sociale avec les autres. Or je me méfie des ces « génériques fourre-tout » où, en tentant de bien faire (de faire « du » social), voire en tentant de se donner bonne conscience on peut découvrir que l’on a fait l’inverse.
Je l’avoue, de par mon passé de « compositeur de musique électronique » qui a viré à « plasticien/créateur numérique », j’ai une vision un peu élitiste du mot « social » (ainsi que de la notion d’Art). Ma vision, c’est qu’il est nécessaire, pour ceux qui souhaitent bénéficier d’un soutien social, « d’aller en chercher les bienfaits », que l’action sociale (envers la société) ne soit pas opérée par des démiurges persuadés que leur « bienveillance » sera forcément bénéfique au plus grand nombre.
En partisan du « libre-échange des pensées et de la culture » et de l’égalité des droits, je pense que mon rôle dans la « société » est de contribuer. Simplement de contribuer. De proposer et non d’imposer. Je ne veux donc rien imposer, ni mes connaissances, ni mes savoir-faire, ni mes passions, ni mes dégoûts. Je reste convaincu qu’un artiste doit proposer une « vision du monde » et que ceux qui veulent en profiter feront l’effort d’intégrer cette vision, le langage de cet artiste […].

// Le plus proche de cette notion du tout venant d’une action « sociale » auquel je me livre parfois consiste à donner une journée entière de mon temps à enseigner à des stagiaires du CFPTS (Centre de Formation Professionnelle des Techniciens du Spectacle), mon immense passion de l’histoire des Sciences et de l’évolution dans le temps des Techniques du Spectacle. Résultat : sur des classes d’une douzaine d’élèves endormis dès le matin, je déploie mon armada d’enthousiasmes successifs, mes stratagèmes dialectiques, des projections d’images fixes révélatrices ou des vidéos éblouissantes du génie des hommes, et… tout ce petit monde de jeunes s’en fout, déjà battus, fourbus de la vie et de ses passions, déjà fonctionnarisés et dans le moule du « moins j’en fais, mieux c’est, je fais déjà mon stage, c’est obligatoire, mais, je m’en tape de vos conneries, laissez-moi dormir ! ». Allez, j’exagère, il est arrivé que sur une douzaine de ces jeunes gens, il y en ait un ou une qui ne s’endorme pas […] Non mes efforts sociaux vont ailleurs — élitiste vous dis-je — mes efforts vers ceux qui ont ENVIE de voir, d’entendre, de connaître, de se passionner, de découvrir ! Et qui par conséquent sauront profiter de mon travail (pas d’énergie perdue dans le processus de transfert = relation sociale équilibrée entre donneur et receveur).
Donc, je fais de l’Art, par faire, j’entends « fabriquer », avec la pensée d’abord, puis avec mes mains, avec des outils aussi, prolongements de la main, que ce soit un cutter, un pinceau ou un ordinateur… je fais de l’Art. Puis je « propose » ce que j’ai fait au regard de tous. Ce sera accepté ou rejeté. C’est le lot des artistes. Et s’ils sont rejetés, ils ne vendent pas, donc ne mangent pas. C’est la règle du jeu ! Alors, il est tentant pour certains de faire de l’art qui plaît au plus grand nombre… Médiocre prétexte pour faire de l’Art médiocre ? Certains s’y plongent avec délices, s’y commettent avec la sérénité des bien-pensants, certains en sont même enchantés (« j’ai trouvé un truc qui se vend à tous les coups »). « Il faut bien vivre ». N’est-ce pas une attitude bien « sociale » que de fournir au plus grand nombre l’Art qu’il aime ? Dieu que je dois sembler amer ! Amer moi ? Non, ravi, enchanté, heureux… de contribuer, même de manière minuscule, à l’enrichissement culturel et intellectuel de quelques-uns de « la société » (et je loin d’être le seul dans ce cas).

/// Prenons un exemple concret de mon travail quotidien et voyons si — ce faisant — je me situe un peu dans le modèle du « lien social »… Une galerie d’art me demande de créer une pièce sur le thème du narcissisme et vanité (thème qui, en tant qu’artiste, m’est bien entendu fortement familier). Le processus de création — chez moi — commence par l’idée qui engendrera ensuite une forme. Parfois c’est long. Cette fois, l’idée me vient immédiatement : établir une relation entre la « vanité » du narcissisme et le narcisse (l’homme) en démontrant le « ridicule » de l’attitude narcissique. Je décide d’établir un parallèle entre « la vie » ou plutôt l’existence du vivant sur la Terre au cours des millions d’années et la présence — minuscule — de l’homme dans cette immensité temporelle. Ensuite, je « théorise » ce travail en utilisant la chronologie de la vie sur terre ramenée sur 24h. Or, il se trouve que lorsque l’on observe l’histoire de la vie (quelques dizaines de millions d’années) compressée en 24h, l’homme n’apparaît que 3,1 secondes avant minuit (minuit correspondant à notre époque), à 23h, 59mn et 56,9s, ça (me) laisse rêveur !

Bernard Szajner. Figure of speech. Film « haïku ». Photo: © Bernard Szajner.

Dans la forme, après un croquis préliminaire, je crée un cône, symbolisant une émergence, un promontoire de sable (sable noir, vieux de quelques millions d’années), d’où émerge une minuscule figure humaine (l’homme est né de la terre dit la Bible), mais refusant tout pessimisme un peu trop « premier degré » (toute pensée « solide » comprend nécessairement son antilogie), je décide de munir cette figure humaine d’une étoile (une microscopique LED CMS, son intensité numériquement contrôlée) qu’il tient dans sa main, comme s’il venait de la décrocher du firmament. En effet, tant il est vrai que l’homme est récent sur la planète et vrai aussi que par sa capacité à transmettre ses connaissances par voie orale et par écrit, il est censé être plus responsable que les autres mammifères… Et qu’il apparaît au contraire que l’homme se montre le moins responsable des espèces « évoluées », creusant sa propre tombe (déforestation, utilisation abusive des ressources, autodestruction, etc.)… Il est cependant le seul à avoir une « notion de grandeur » philosophique qui le pousse à s’élever, à formellement quitter la terre nourricière pour s’en aller en direction des étoiles (tendre la main vers les étoiles)…
Et voilà, en créant cette pièce, ma « mission de responsabilité envers le lien social » me semble remplie : montrer par mon travail l’arrogance de l’homme qui crée des centrales à Fukushima […]. Cette arrogance se compense parfois aussi par une « grandeur » d’esprit qui élève certains vers les cieux… CQFD : le narcissisme n’est pas une fatalité et cette « vanité » (cf. définition de la « vanité » en art) peut se voir vaincue par l’élévation de quelques-uns en forme de « sur-vie ». Ensuite, comprenne qui voudra et que les autres restent « les pieds dans le sable ».

//// Un autre exemple, plus « art numérique » encore. Le Centre d’Art de Royan organisait une exposition sur le Haïku et m’a demandé de contribuer. Le Haïku est une forme de poésie japonaise ancestrale, mais toujours extrêmement pratiquée de nos jours. Les Haïkus ont toujours la nature pour thématique (une ode à la nature) et sont invariablement structurés en 5 syllabes, 7 syllabes et 5 syllabes. Or, la nature japonaise subit, depuis la catastrophe de Fukushima des transgressions radioactives phénoménales dans cette région, transgressions qui viennent inévitablement bouleverser les équilibres de cette « nature ». L’environnement de Fukushima reçoit des doses de radioactivité sur-naturelles. S’ensuivent des mutations anormales de la biodiversité; papillons nés avec quatre yeux dès la troisième génération après la catastrophe, fruits, fleurs et légumes mutants…
Thématique d’inspiration assez semblable à celle de l’exemple précédent, mais « formellement » différente, je décide, cette fois, de créer un film en relief qui va explorer cette ingérence de l’Homme sur la nature […]. Je développe ce film en relief, car seul ce procédé stéréoscopique me semble de nature à mettre mon propos social en relief. Il faut rajouter que ce film — de format carré — est interactif. Lorsque certains éléments du film (notamment les « tentacules » et certains pétales de cette nature « anormale ») sont en jaillissement et que l’image « vient » jusque devant le visage du spectateur, celui-ci, immanquablement, va être tenté de toucher cette image « immatérielle » et va provoquer en réaction (par capteur) une modification instantanée du scénario (et symboliser, de fait, l’ingérence de l’Homme sur la nature). Ma contribution « sociale » a consisté à montrer ce qui est un phénomène abominable sous un jour extrêmement « beau ». Que la forme plastique de ce Haïku (le film est scindé en trois séquences de 5-7-5 fleurs qui naissent les unes des autres à une vitesse sur-naturelle) soit excessivement flatteuse pour démontrer que la beauté peut parfois cacher — dans les faits — de véritables horreurs.

///// Lorsque j’habitais Paris, j’entendais (souvent) dans le métro une voix (anonyme bien sur) m’annoncer que j’allais rester là (ou bien que je devais me démerder), en raison d’un « mouvement social »… selon ma théologie toute personnelle de l’époque, le mot « social » devait représenter le plus grand nombre (dont moi) alors que cette grève (peut-être légitime) ne représentait qu’une « minorité » et donc pas la société. Cet emploi (selon moi, abusif) du mot social m’a donc fait devenir profondément supra-social (cf. TLF) et m’a convaincu que le rôle de l’artiste n’est pas d’imposer sa vision « sociale » aux autres, mais bien d’offrir l’opportunité à ceux qui le souhaitent de les aider à « s’élever ».

publié dans MCD #72, « Création numérique & lien social », oct. / déc. 2013

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