La nouvelle bibliothèque de Babel

c’est le monde qu’on numérise !

Les développements de l’outil numérique, que d’aucuns n’hésitent pas à considérer comme une véritable “révolution”, redonnent vie à des mythes plus anciens et à des perplexités oubliées.

Leibniz fut parmi les premiers à avoir placé ses espoirs dans l’idée d’une “encyclopédie” et d’un ars inveniendi qui s’enrichiraient non seulement de toute l’étendue du savoir rendu disponible, mais des vertus présumées d’une “caractéristique universelle”. La mathesis universalis de Descartes n’était certes pas loin, mais Leibniz, à la différence de l’auteur du Discours de la méthode, avait compris tout le parti pouvant être tiré d’une écriture qui préfigurait, à certains égards, la Begriffschrift du philosophe allemand Gottlob Frege (1). Sur ce terrain, la littérature a elle aussi contribué à nourrir notre imaginaire de perspectives inouïes, à vrai dire infinies, sur lesquelles paraissent s’ouvrir les projets d’écriture ou de bibliothèque universelles associés à la formalisation et à l’usage d’automates. Jorge Luis Borges en a fait le sujet de plusieurs de ses nouvelles, “La bibliothèque de Babel”, notamment, et Italo Calvino, en s’abandonnant à son inspiration oulipienne, a poussé plusieurs fois le paradoxe jusqu’à imaginer une littérature qui rendrait contingente la figure de l’auteur (2).

Ces expériences de pensée illustrent les paradoxes sur lesquels — en littérature, comme en logique ou en philosophie — les perspectives évoquées ont débouché. La bibliothèque de Borges, bien qu’infinie en son principe, ne garantit en rien que tous les livres qui en font potentiellement partie s’avéreront lisibles, ni qu’ils le resteront; quant aux vertus de la machine de Calvino, elles s’ouvrent sur des perplexités qui ne sont pas moins grandes que les paradoxes liés à l’idée d’une “bibliothèque des bibliothèques” ou d’un livre qui contiendrait tous les livres (3). De telles perplexités appartiennent-elles au passé ? D’une certaine manière les logiciens en ont eu raison, mais les rêves qui leur étaient liés ont emprunté d’autres voies que les “nouvelles technologies” leur ont ouvertes leur offrant ainsi une nouvelle chance. La numérisation en constitue le nerf.

La conviction qui confie au médium numérique toute la charge d’une révolution n’y joue pas un moindre rôle; celle qui étend cette révolution à ce que seront la littérature et l’art de demain n’en est que le prolongement (4). Bien entendu, nul ne sait de quoi demain sera fait; on peut tout au plus étendre à un hypothétique futur les lignes du présent, car le temps marche rarement en ordre serré. Le seul point susceptible de justifier un minimum d’assurance, comme pour les questions de simple logique, s’applique à ce qui se peut induire d’un point de vue strictement technique et conceptuel dans les différents champs d’application. Quant au médium, on observera en tout cas que les avantages de la numérisation, bien qu’ils tendent à se concentrer dans une dématérialisation qui en facilite la diffusion, n’en restent pas moins subordonnés à des conditions de production et de conservation qui échappent aux auteurs autant qu’aux éditeurs. L’immatérialité supposée y rencontre ses limites dans les ressources techniques mises sur le marché, bien au-delà des contraintes qui ont toujours pesé sur la fabrication du livre et sur ses conditions d’accès.

Le livre est à la source de possibilités d’accès qui ont joué le rôle que l’on sait dans l’extension de l’écrit au sein des cultures ayant remplacé la transmission orale par la communication écrite. Les conséquences en ont bouleversé les conditions de la connaissance, de l’art, de l’exercice du pouvoir et du droit. Le “médium numérique”, bien qu’il soit peut-être en passe de réaliser une mutation comparable, ne modifie cependant pas nécessairement les contenus et les enjeux sur lesquels il débouche. Le postulat sur lequel beaucoup prennent aujourd’hui appui en invoquant les principes que Mac Luhan a initialement défendus : “Le message c’est le médium”, laisse trop aisément croire que le seul médium porte en lui les révolutions à venir ! Bien sûr, aucun “message” ne peut être dissocié du “médium” auquel il est subordonné, sauf à céder à un nouveau “mythe de la signification”, dans les termes de Quine ou à s’exposer inutilement aux vertiges de l’ineffable, mais ce serait une erreur d’en tirer que pour tout “message”, il existe un médium et un seul qui lui soit adapté ou de postuler que les conditions de la signification dépendent intégralement du médium. En réalité, le choix d’un médium, et surtout son usage généralisé, ne se sépare pas de conditions qui affectent la société dans son ensemble ni des processus d’interaction qui la constituent. Pour apprécier la portée d’un médium, il faut le situer dans des contextes d’usages qui communiquent avec ce que Wittgenstein appelait une “forme de vie”, ou si l’on préfère une culture.

C’est pourquoi il n’est pas seulement absurde de tenir le médium en tant que tel pour déterminant, mais tout aussi absurde de penser que les techniques induisent par elles-mêmes des effets dont elles seraient les seules causes, abstraction faite des conditions sociales, économiques et politiques dont elles sont étroitement solidaires. C’est un vieux problème que posent déjà les suggestions de Walter Benjamin, dans son célèbre essai sur la “reproductibilité technique”, trop souvent interprétées dans ce sens obtus (5). La digitalisation de l’information, y compris dans les usages de plus en plus nombreux qui en sont faits dans l’édition, la production des images ou les pratiques artistiques (vidéo, installations interactives, etc.), n’échappe pas à la règle, la pire naïveté étant de croire que la mobilisation des ressources qu’elle offre suffit à apporter une garantie de nouveauté ou d’originalité. Les seuls enjeux économiques qui leur sont liés suffisent à dire combien ces questions sont subordonnées à des finalités ou à des intérêts qui excèdent de beaucoup les seules ressources techniques et les ambitions dont elles sont investies.

On ne peut certes en ignorer pour autant la réalité ou les promesses. Dans le champ artistique, les perspectives initialement associées à l’Internet ont parfois pris le relais de l’art “relationnel” thématisé par Nicolas Bourriaud en 1995 (6). Elles ont été assimilées à une “dématérialisation” qui, tout en privant les objets de tout autre intérêt que celui de leur place dans le réseau des échanges d’information, s’ouvrait sur un art soucieux de s’affranchir des contraintes du marché, quitte à entrer dans une “invisibilité”, c’est-à-dire à une clandestinité de résistance. C’était toutefois ignorer ce que Paul Devautour a clairement diagnostiqué en montrant ce que cette “échappée hors du marché de l’art” comportait d’illusoire dès l’instant où l’information devenait un enjeu commun à l’économie et à la pratique artistique. Dans les deux cas, en réalité, l’idéologie dominante de la “relation” ou de la “connexion” ne laisse potentiellement plus aucune place à quelque interstice ou à quelque blanc que ce soit (7).

Les discussions qui ont actuellement lieu en matière de propriété intellectuelle et de droit d’auteur buttent sur des difficultés liées à cette situation, en ce que s’y opposent une ontologie ancrée dans un régime individualisé des œuvres et des artistes et les perspectives d’une économie qui en accomplirait le démantèlement en rentabilisant les seuls flux et réseaux d’information. Les apories sur lesquelles cette situation débouche conjuguent aux ressources de la digitalisation et de l’Internet les perspectives d’un marché débarrassé des inutiles entraves que lui oppose encore la fétichisation de l’art et de la marchandise. Dans l’état de confusion qui en résulte, les points de vue s’enchevêtrent et les contradictions vont bon train, comme toutes les fois où les résistances issues d’un passé encore présent s’opposent à un futur pressenti ou attendu, laissant entrevoir d’autres règles, d’autres chances et d’autres périls. Il n’est pas étonnant que les mutations dont beaucoup postulent l’imminence débouchent tantôt sur une adhésion militante, tantôt sur une hostilité de principe ou sur le sentiment d’un déclin auquel nul ne peut échapper. La question du livre, qui n’en est qu’une variante, en offre une illustration.

Comme l’a justement fait observer Roberto Calasso dans un essai récent (8), le mot “livre” désigne un objet individualisé dont le contenu est protégé par une couverture — qui en marque l’intégrité physique — et par des droits spécifiques qui en garantissent l’authenticité et la propriété. Le livre, comme beaucoup d’autres choses, présente cette particularité d’exister sur un mode multiple (selon un régime allographique) sans être privé de son individualité (le “faux” y prend la forme du plagiat). En un sens c’est ce qui différencie un livre d’un texte. Les textes circulent plus facilement que les livres; ils s’accommodent aussi plus aisément de l’anonymat; l’auteur y paraît moins essentiel, peut-être parce qu’il vise prioritairement la transmission d’une information. En ce sens, les thèses de Mac Luhan s’appliquent plus aisément à un “texte” qu’à un “livre”. Or cette distinction pourrait bien être en train de s’effacer sous l’effet conjugué des ressources de l’Internet et des comportements qu’il induit ou facilite.

La numérisation des livres rendus accessibles sur l’Internet se fait en réalité au bénéfice des “textes”; du livre, elle annule peu à peu l’intégrité et l’individualité, l’obstacle de la couverture ayant été techniquement supprimé et celui du droit étant en passe de l’être ou d’être sérieusement modifié (9). Ce n’est pas un hasard si les comportements qu’on observe chez les élèves ou les étudiants, voire chez les chercheurs, conduisent à remplacer la référence à des “livres” par une référence à des “textes”. L’Internet remplace pour beaucoup la bibliothèque, et les livres numérisés rendus disponibles viennent se fondre dans une masse potentiellement infinie de “documents” dont le statut n’est pas seulement techniquement égal, mais fonctionnellement et ontologiquement équivalent ou compatible. Notre langage, sur ce point, est révélateur. Les textes numérisés se mêlent, sur le même support et dans le même idiome, aux images, à la musique ou au son, pour offrir au consommateur les ressources d’une médiathèque, plus que d’une bibliothèque, rassemblant en elle la pluralité des modes de description et de symbolisation du monde.

Ces possibilités nouvelles ne sont évidemment pas sans fonder des espoirs dont on trouve une expression caractéristique dans une chronique de Kevin Kelly, parue dans le New York Times Magazine sous le titre éloquent : “Par quoi le livre sera-t-il remplacé ?” (10). L’utopie dont les déclarations de Kelly participent est précisément celle de la connexion généralisée : “accélérer la migration de la totalité de notre savoir dans la forme universelle des bits digitaux”. La digitalisation doit permettre à l’humanité de réaliser l’un de ses plus anciens rêves : concentrer toute la connaissance, la plus neuve comme la plus ancienne, en un lieu unique qui, bien entendu, ne peut être qu’un non-lieu. Ce rêve est aussi celui de Google, depuis 2004. Dans son article, Kelly n’hésitait pas à donner des chiffres : il existe à l’heure actuelle à peu près trente-deux millions de livres numérisés. La digitalisation généralisée s’accomplit à travers le scannage de milliers de livres et de textes, autant que de documents de toutes sortes, nourrissant ainsi en un flux permanent un unique livre, “livre universel” ou “livre-monde”, comme on voudra, dont le statut devrait être celui du livre ultime, annulant tous les autres et échappant ainsi au paradoxe du livre des livres ou de la bibliothèque des bibliothèques. Ce livre est à lui seul un monde : le monde numérisé ! Ce monde sans trous, d’aucuns diront probablement “sans âme”, est-il dès lors encore un monde ? La question ne trouve évidemment pas sa réponse dans une théorie qui en dévoilerait la nature ou le fondement ultime; elle réside bien davantage dans les processus qui s’y trouvent en jeu et dans les conséquences qu’il est permis d’en attendre ou d’en redouter. Nous sommes embarqués, disait Pascal dans un texte célèbre, ce qui n’était qu’une autre façon de dire à quelle responsabilité nous sommes confrontés.

Jean-Pierre Cometti
publié dans MCD #73, “La numérisation du monde”, janv.-avril 2014

Jean-Pierre Cometti a enseigné la philosophie à l’Université de Provence. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels Art et facteurs d’art : ontologies friables (Presses Universitaires de Rennes, 2012).

(1) Leibniz, De arte combinatoria (1666); Descartes, Règles pour la direction de l’esprit (1626); Frege, Begriffsschrift (1879, trad., L’idéographie). Les paradoxes du type de la bibliothèque sont ceux qui frappent les classes (ou les ensembles) et la relation d’appartenance (Bertrand Russell, The Principles of Mathematics, 1903).

(2) Jorge Luis Borges, in Fictions (1941, trad., Gallimard). Le rêve, chez Borges, débouche sur un cauchemar ; Italo Calvino, “Cybernétique et fantasmes” (1967), dans La machine littérature. L’auteur n’est-il pas une machine et une machine ne pourrait-elle pas être auteur ?

(3) Les apories auxquelles le texte de Calvino est lié reposent sur l’idée d’un automate littéraire. Elles concernent l’identité de l’œuvre et ce qui revient à l’auteur, à ses intentions, ses qualités spécifiques, etc.

(4) Certains n’hésitent pas à y voir “un nouveau territoire pour la créativité”, ouvert à des expériences nouvelles et notamment à une interactivité désormais passée au rang de nouveau.

(5) Walter Benjamin, “L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique”, dans Œuvres 3, Gallimard, Folio.

(6) Nicolas Bourriaud, L’esthétique relationnelle, Les Presses du Réel, 1998.

(7) Voir Paul Devautour, texte d’une vidéo-conférence de novembre 1996 à Saint-Denis : “invisibilité de l’art en réseau” (www.ciren.org/ciren/conferences)

(8) L’iimpronta dell’editore, Piccola Biblioteca Adelphi, 2013.

(9) La couverture rend le livre réfractaire aux opérations de numérisation, bien que ce ne soit plus le cas. Elle préside significativement au rangement et à la disposition des livres dans une bibliothèque.

(10) Cité par R. Calasso, p. 38. Kelly a fondé le magazine Wired, il est aussi l’auteur du livre What Technology Wants (2010).

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